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ENTRETIEN AVEC SALIKA WENGER
Salika Wenger est styliste de mode, ancienne députée au Grand Conseil, présidente de l'association suisse contre les intégrismes, marraine de la section genevoise "Ni putes ni soumises".
Salika Wenger
«De plus en plus de femmes prennent les armes, un peu partout dans le monde : en Erythrée, en Afghanistan, en Turquie, au Népal… et ceci malgré l'interdiction planétaire, car l'agressivité des femmes a toujours été réprimée. C'est pour elles l'occasion de sortir du rôle passif qui leur est imposé par les groupes sociaux dans lesquels elles vivent. Pour moi, ce phénomène est aussi important en Occident que le fait de ne plus être obligée de porter le nom du mari ou du père pour les enfants. D'un point de vue historique, on vit en ce moment une vraie révolution des femmes, ça a quelque chose d'assez émouvant."


Quelle image évoque pour toi ce thème de femmes qui prennent les armes ?

Tu vois, je sais exactement quand a fini mon enfance. J'avais à peu près 12 ans, et j'ai été convoquée par ma tante, qui est cheffe de clan berbère et combattante. C'était un moment solennel, je pensais qu'elle allait me parler de sexualité, mais après un récapitulatif des événements de la guerre d'Algérie, elle sort de sous la table un fusil mitrailleur qu'elle pose devant moi et elle me dit : «Démonte !» Puis, tout en parlant, elle se met à démonter l'arme, et à la remonter, sans regarder, et elle me dit : «Ça, tu vas apprendre à le faire». Ma mère a ajouté «Normalement, nous les femmes on n'aime pas les armes, parce qu'on met les enfants au monde. Mais les armes ça existe, et il vaut mieux les avoir devant que dans le dos.» J'ai pu voir ensuite le dos couvert de cicatrices de ma tante, qui a subi la torture, et ma mère m'a dit : «La guerre, c'est ça. C'est pour ça que tu dois savoir te servir d'une arme.»


Comment es-tu venue à t'intéresser à ce sujet ?

Je crois que ça remonte à des discussions qu'on a eues au sein du groupe «Femmes en colère». On trouvait que notre fonctionnement se rapprochait des actions de type «commando». Certaines ont été heurtées par ce terme et ont dit : «Ah, non, les femmes sont pour la paix». Mais tout le monde est pour la paix, même les soldats disent qu'ils combattent pour la paix ! J'ai compris qu'il y avait un tabou autour des femmes en armes. Puis j'ai visionné ce superbe film «Les femmes du mont Ararat» qui accompagne une unité féminine du PKK. C'est un film de guerre qui parle de vie, et qui permet de casser le tabou des femmes portant des armes.


Les femmes font-elles la guerre différemment ?

Elles n'ont pas l'attitude agressive ou douloureuse qu'on voit habituellement dans les reportages de guerre. Elles ne s'infligent pas les contraintes disciplinaires ou hiérarchiques habituelles. Elles parlent de guerre et de torture, mais aussi d'amour, de philosophie… A un moment, on les voit cueillir des marguerites qu'elles accrochent à leur fusil. J'ai envie de dire «C'est pas la même guerre !» Mais elles sont conscientes que cette différence, «c'est parce qu'on est qui on est et qu'on vient de là d'où on vient», et d'ailleurs à un moment elles disent à des hommes «On ne parle pas du même point de vue».

C'est l'histoire qui a créé cette situation, ce n'est pas parce qu'elles sont meilleures. Selon moi, à situation égale, une femme se comporte exactement comme un homme, ni mieux, ni moins bien. Les différences sont uniquement dues à la construction sociale.


On peut imaginer les femmes prendre les armes par conviction, pour libérer leur pays ou se défendre, mais le feraient-elles par esprit de conquête ?

Bien sûr, Catherine de Russie a construit un empire !


Les guerres jouent-elles un rôle dans l'émancipation des femmes ?

Aujourd'hui, dans de nombreux pays en guerre (Kenya, Namibie, Ouganda, Rwanda…) on se retrouve avec des sociétés dirigées par des femmes. Le fait que les hommes soient au front permet aux femmes de prendre l'espace, comme chez nous durant le 20ème siècle. Il y a un grand mouvement qui se fait à l'ONU et au sein des mouvements de femmes, pour aider et former les veuves. Ça permet aussi de remettre en question le problème du lévirat (le frère épouse la veuve) et de leur donner des droits pour être libres et autonomes.


Selon toi, les femmes ont-elles un rôle particulier à jouer dans la construction de la paix ?

A votre avis, où se prennent toutes les décisions importantes aujourd'hui ? Dans les milieux financiers, et là, il n'y a pas de femmes… Les médias sont aux mains des hommes… Donc, je ne vois pas comment on pourrait vraiment influencer. Pour ça il faut du pouvoir, et pour l'instant on n'en a pas assez.

Propos rapportés par G.B. et I.B.

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