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LES FEMMES ET LES NOUVELLES TECHNOLOGIES
On s'en rend compte assez vite, ce mariage n'est pas facile à réaliser: l'ordinateur apparaît bien souvent comme un objet rébarbatif et ceci sourtout pour les femmes dès lors qu'il s'agit de l'utiliser dans leur vie privée. Leur vie professionnelle - et cela vient de leur place dans les différents métiers - est par contre peuplée de ces machines qui aident à classer, écrire des lettres, faire une comptabilité,...

Comment peut-on alors expliquer que les femmes soient considérées comme une population qui risque d'être exclue par le "fossé numérique*" ? Ce discours est pourtant courant: il trouve ses sources dans la moindre utilisation que les femmes font d'Internet et des ordinateurs lorsqu'elles ne le doivent pas.


Cela tiendrait-il donc à une résistance particulière du genre féminin devant la technologie en général ou doit-on chercher ailleurs les racines d'un usage moins fréquent de l'ordinateur et d'Internet par les femmes ? Constater l'ébahissement de nos conjoints devant les programmes d'une machine à laver ou d'un four micro-ondes programmable, les demande d'explications multiples et réitérées quant aux sélections à effectuer pour que le linge clair ne devienne pas arc-en-ciel ou que les mets ne cuisent pas au lieu de décongeler, nous permet de douter que les femmes sont étrangères à toute technologie. Les technologies du quotidien, qui font largement appel à la numérisation*, sont au contraire un domaine qui est le leur, puisqu'il est celui qui leur est volontiers attribué, la gestion de la maison et des tâches ménagères.

On peut donc légitimement se dire que les femmes ne sont pas par nature dans une situation qui leur fait examiner l'ordinateur et Internet comme des objets peu sympathiques et de peu d'attrait.Cela vient donc d'ailleurs.On peut expliquer ces différences - et cette liste n'est certainement pas exhaustive - par le moindre accès matériel des femmes aux applications de télécommunication, par l'intérêt qu'on peut trouver à naviguer sur l'Internet, par l'éducation différente donnée aux filles et aux garçons, par l'image qui s'attache à cette technologie en particulier, par la difficulté pour les femmes à s'y faire reconnaître des compétences.

Reprenons ces explications dans l'ordre, mais rappelons-nous qu'elles se cumulent, du moins en partie.

Considérons tout d'abord l'accès matériel à Internet. Les ménages suisses sont, comparativement à d'autres pays, bien équipés en technologies numériques et nombre d'entre eux possèdent une liaison à Internet. Ce fait ne saurait cependant faire occulter que posséder un ordinateur et faire face aux frais qui lui sont liés reste onéreux. Or, les femmes, et surtout les cheffes de famille monoparentales, constituent la partie la plus importante de la population dite "défavorisée". A travail égal, elles gagnent souvent moins que les hommes, travaillent dans des secteurs moins bien payés et occupent des positions moins bien rémunérées. La question de l'accès matériel à Internet et à la communication virtuelle est donc à considérer dans une plus large perspective d'inégalité socio-économique. Ce point n'est pas négligeable, car "avoir accès" permet aussi d'augmenter ses savoir-faire dans le domaine technologique. C'est pourquoi la question de l'accès universel se pose aujourd'hui et est un enjeu des politiques étatiques - création de "centre Internet" dans les quartiers, mise à disposition des infrastructures par des organismes publics ou en partenariat avec le privé.

Les différences matérielles ne suffisent cependant pas à expliquer les différences entre hommes et femmes quant à l'utilisation d'Internet. De nombreuses études montrent que la navigation sur le Net conduit parfois les Internautes d'un site porno à un autre. Ces visites semblent bien peu attirantes et l'on ne saurait s'étonner que les femmes s'y livrent moins. Ce point mériterait d'être développé pour se distancer d'un quelconque jugement moral, mais nous le mentionnons car il montre que proportionnellement le nombre de sites destinés aux femmes, conçus pour elles et répondant à leurs intérêts, est moins important que celui de ceux qui s'adressent aux hommes.

Reste encore à évoquer les questions éducatives et les différences entre les sexes qui sont créées dès l'enfance; elles amènent l'un à considérer que la technologie numérique est de son ressort et l'autre ˆ s'y sentir étrangère. Citons tout dÕabord l'école qui officiellement dispense le même enseignement à tous les élèves: dans le Canton de Vaud au moins, lorsque des cours d'informatique sont prodigués, les enseignants en sont majoritairement des hommes. Brièvement et trop simplement dit, l'identification des filles avec la maîtrise de cette technologie est donc bien plus difficile que pour leurs camarades masculins. Ceci est d'autant plus vrai que les garçons ont souvent déjà pris l'habitude de ce type de technologie grâce aux jeux vidéo dont ils sont friands. Leurs scénarios pleins de plaies et de bosses, les courses de voitures ou de surf sont peu compatibles avec les intérêts des filles et l'image ordinairement diffusée des qualités féminines. Losqu'elles s'intéressent malgré tout à ces drôles de machines, elles sont parfois en butte ˆ l'ironie, voire à la désapprobation, car elles s'éloignent des stéréotypes éducatifs.Cet univers technologique devient aussi homosocial* - il est constitutif de la construction de l'identité sexuelle - et difficilement accessible aux filles.
On le voit, et ma brève et parfois schématique revue de la question a laissé trop d'éléments dans l'ombre, que si les femmes utilisent moins, peu ou mal les NTIC, c'est d'une part parce que l'ensemble des phénomènes cités les conduisent à regarder cette technologie comme partiellement contradictoire à l'image qu'elles veulent donner d'elles-mêmes.

On devrait cependant se demander si finalement cette "étrangeté technologique" n'est pas, d'une certaine façon, une chance. L'éducation des filles les conduit à valoriser les relations directes de communication, de face à face (et non seulement dans le domaine technologique comme le montre Martine Chaponnière). Elle pourrait devenir un modèle pour le maintien de la sociabilité dans un monde où la confusion entre la "vie vécue" et la vie virtuelle commence à se manifester. Elle pourrait rappeler qu'au delà de la relation par média interposé, existe une relation où l'on considère l'Autre dans toutes ses différences.

Farinaz FASSA

Groupe de recherche Technologies et Modernité -
Institutd'anthropologie et de sociologie - Université de Lausanne

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