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EUROFOOT ET TRAITE DES FEMMES
Interview de Manon SCHICK, porte-parole de la section suisse d'Amnesty International

Comment est venue l’idée d’une campagne sur la traite des femmes ?
Ces dernières années, le problème de la traite des femmes en Suisse a été davantage thématisé qu’avant et quelques améliorations ont été introduites, mais malheureusement la protection des victimes reste insuffisante. Aujourd’hui, il existe une Convention contre la traite des êtres humains, adoptée par le Conseil de l’Europe et ouverte à la ratification. Cette convention offre une nouvelle occasion de demander des mesures spécifiques à la Suisse.


Différentes organisations confrontées à cette question se sont réunies et ont réfléchi aux moyens de faire pression sur la Suisse pour qu’elle ratifie cette convention et reconnaisse la traite des femmes comme une grave violation des droits humains, qui existe également dans notre pays. C’est ainsi qu’est née l’idée de cette campagne, qui profite de l’Euro 08 pour toucher un large public.


Que représente le phénomène de la traite en chiffre ? Comment peut-on démanteler contre un phénomène d’une telle ampleur ?
Selon une estimation de l’Office fédéral de la police de 2002, 1500 à 3000 personnes seraient victimes de traite chaque année dans notre pays, mais cette estimation est très imprécise. On peut dire de façon plus sûre que près de 200 femmes s’adressent chaque année pour des questions de traite à un centre spécialisé : environ 130 par an s’adressent au FIZ Makasi, le seul centre spécialisé sur cette question en Suisse, et quelques dizaines à un centre LAVI. Ces 200 femmes ne représentent évidemment qu’une petite partie des victimes de la traite des femmes en Suisse, car la plupart des femmes n’osent pas dénoncer leur situation, de peur d’être expulsées, ou ne peuvent pas échapper à leurs trafiquant-e-s.


L’un des moyens pour démanteler ce fléau qu’est la traite des femmes est d’offrir une meilleure protection aux victimes, notamment en leur donnant une autorisation de séjour sans les obliger à témoigner dans le cadre d’une procédure pénale. Ainsi, on permettrait à ces femmes de se remettre d’un tel traumatisme et peut-être de témoigner plus tard contre leurs trafiquant·e·s. Cette protection accrue est notamment prévue par la Convention du Conseil de l’Europe contre la traite des êtres humains, et notre campagne vise la ratification rapide de cette convention par la Suisse.


Un autre moyen est la sensibilisation des autorités concernées : les employé·e·s de la police, de la justice et des services de migrations devraient être formés sur la question de la traite des femmes. Actuellement, seuls neuf cantons sur vingt-six ont mis sur pied une collaboration entre les services concernés pour coordonner la lutte contre la traite des femmes. En Suisse romande, seul Fribourg compte une telle coordination. Or, ces coordinations sont essentielles pour sensibiliser les autorités, qui sont alors mieux à même d’identifier les cas et de les prendre en charge.


Vu que le lien entre football et augmentation de la prostitution a été démenti lors de la Coupe du monde en Allemagne, est-ce que le fait de lier votre campagne de sensibilisation sur la traite de femmes à l’Eurofoot ne risque-t-il pas d’entretenir une certaine confusion ?
Non, car le lien avec l’Euro 08 se fait à deux niveaux : nous voulons profiter de la présence d’un public large, et notamment du fait que de nombreux hommes seront présents à cette fête du football pour les sensibiliser à cette problématique. Et puis la traite des femmes concerne tous les pays européens, donc évidemment tous les pays qui participent à l’Euro 08. Il n’y a effectivement pas de lien entre un tel événement sportif et une augmentation de la traite des femmes, nous le reconnaissons et d’ailleurs la campagne ne se limite pas à la période de l’Euro, puisqu’elle commence le 8 mars et se termine en août.


Quels messages voulez-vous que les hommes retiennent ?

L’information du grand public, et notamment la sensibilisation des hommes, peuvent considérablement améliorer la protection des victimes. De plus en plus souvent, des clients des travailleuses du sexe identifient des victimes de la traite et les orientent vers un centre de conseils. Il ne s’agit donc absolument pas de culpabiliser les hommes, mais au contraire de les rendre attentifs à cette problématique.


Quels sont vos objectifs concrets par rapport à cette campagne ? Avec quels résultats vous estimeriez-vous personnellement satisfaite ?
Nos objectifs concrets sont les suivants :
- ratification rapide par la Suisse de la Convention du Conseil de l’Europe contre la traite des êtres humains
- définition de normes contraignantes pour tous les cantons relatives à la protection des victimes, de façon à ce qu’elles aient droit à un permis de séjour qui ne dépende pas de leur volonté de témoigner et qu’elles ne soient pas criminalisées
- formation régulière de la police, de la justice et des services des migrations et obligation pour tous de collaborer avec les centres spécialisés et avec le Service de coordination contre la traite d’êtres humains et le trafic de migrants (SCOTT).


Ce sont des objectifs très concrets et très facilement réalisables, pour autant que la volonté politique soit présente. Il faut que la pression publique, notamment par le biais de notre pétition, soit suffisamment forte pour que les autorités prennent le problème de la traite au sérieux et décident de faire de la lutte contre la traite une priorité.


Cette campagne couvre-t-elle d’autres pays ?
Non, cette campagne est une campagne menée par une coalition de 25 organisations en Suisse. Certaines organisations, dont Amnesty International, travaillent également contre la traite des femmes dans d’autres pays, par exemple en Grèce, mais ce n’est pas en lien direct avec cette campagne.


De plus, Amnesty International mène actuellement un lobbying pour une ratification rapide de la Convention du Conseil de l’Europe dans plusieurs pays européens.


Comment pouvons-nous agir individuellement pour aider les femmes victimes de la traite ou contribuer plus largement à la réduction du phénomène ?
Premièrement, en prenant conscience du phénomène et en signant la pétition de la coalition. Deuxièmement, en conseillant des personnes qui pourraient être victimes et en les adressant à un centre spécialisé (le FIZ Makasi) ou à une association de soutien aux travailleuses du sexe qui saura les conseiller. Les femmes séjournant illégalement en Suisse ne doivent pas être considérées comme des criminelles, car elles sont peut-être des victimes. Enfin, en faisant pression sur les autorités de chaque canton pour qu’elles déclarent quelle est leur pratique actuelle avec les victimes de la traite et qu’elles utilisent leur marge de manœuvre pour les protéger.


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