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20030120
FEMMES ET ARCHITECTURE
L'espace construit n'est pas neutre. Il est le résultat d'idéologies, d'organisation et de hiérarchies sexuées de son temps.
Mariette BEYELER est architecte de formation. Elle a effectué une recherche sur les approches de la production architecturale des femmes : SAFFA 1958 : architecture et architectes, thèse no 2089, EPFL, Lausanne, 2000

Depuis que les femmes accèdent aux études d'architecture, leur nombre ne cesse de progresser : en Suisse Flora Crawford est la première femme à obtenir son diplôme en 1923 à l'EPFZ; aujourd'hui, les femmes représentent environ 40% des diplômé-e-s. Une étude récente révèle cependant que l'architecture est la profession académique avec l'écart le plus marqué entre le taux de formation et le taux de professionnalisation des femmes.

Les femmes ont influencé l'aménagement de leur environnement construit avant que les universités ne leur ouvrent leurs portes. Elles se distinguent notamment comme mandataires. Ainsi, dans la France du XVIIIème siècle, des aristocrates proches du pouvoir royal se font construire des résidences : le Petit Trianon de Madame de Pompadour, par exemple, un pavillon dans le parc de Versailles, à l'écart de la vie formelle de la cour; ou le pavillon de divertissement de Madame du Barry, réalisé par l'architecte Claude-Nicolas Ledoux.

De même, des femmes de la bourgeoisie du XXème siècle s'offrent les services
d'architectes de l'avant-garde moderne pour réaliser leurs habitations qui deviendront autant de chefs-d'oeuvre de l'architecture : Edith Farnsworth, médecin américaine, se fait construire la maison en verre Farnsworth de Ludwig Mies van der Rohe, le couple Sarah et Michael Stein avec leur amie Gabrielle de Monzie, mandate Le Corbusier pour la villa Stein de Monzie, et Truus Schröder travaille avec Gerrit Rietveld sur les plans de la maison Schröder.

L'étude de l'architecture vernaculaire (architecture traditionnelle réalisée sans architectes) révèle - à l'image des pionnières du far west américain - que des femmes ont assumé de tous temps la planification et la construction de leur maison : lieu d'accueil de l'unité de production que constitue alors la famille.
Avec l'avènement de l'idéologie bourgeoise au XIXème, le travail des femmes perd progressivement sa reconnaissance de valeur économique et les compétences des femmes subissent une profonde restructuration. La maison devient un intérieur, lieu de reproduction, de refuge et de représentation. La femme est identifiée à la sphère privée, à sa fonction de mère et de ménagère. Cette assignation détermine aujourd'hui encore l'image que l'on peut se faire d'une femme architecte. Cette image, se référant aux dichotomies de nature et culture, d'émotion et raison, de subjectivité et objectivité, conditionne l'hypothèse de l'architecture spécifiquement féminine, caractérisée par le petit, le privé, l'intime, le pratique.

En Suisse, deux événements témoignent, par leur localisation dans le temps et par le nombre d'architectes qu'ils réunissent, de la progression des femmes architectes et de l'évolution de leurs stratégies : les SAFFA5 de 1928 et de 1958, deux expositions nationales sur le travail des femmes.
L'architecte autodidacte Lux Guyer, est responsable du concept d'aménagement
de la première SAFFA. Architecte pionnière, elle souligne la spécificité du travail féminin argument stratégique pour assurer la place des femmes sur le marché du travail alors sinistré. Trente ans plus tard, Annemarie Hubacher, dirige avec 22 architectes, 7 architectes d'intérieur, 45 graphistes et une ingénieure civile, la planification et la réalisation de la SAFFA'58. Cette deuxième génération d'architectes, plus anonymes, ne se pose pas la question de la créativité spécifiquement féminine, mais fait la démonstration de ses capacités égales à celles des hommes. L'icône de l'exposition est une tour de huit étages, la première tour réalisée par une femme architecte. La tour abrite une exposition d'appartements mettant en scène l'idéal de la femme au foyer se consacrant à son mari, ses enfants et à son intérieur. Mais, en aménageant des espaces si typiquement féminins dans une structure d'acier et de béton, les architectes s'opposent à une esthétique de l'intime. Elancée, audacieuse et froide, cette tour contredit les clichés qui associent le féminin au petit, au doux, au chaud. Elle s'oppose à l'interprétation "biologisante" de l'architecture qui débouche sur la conclusion stéréotypée que les garçons construisent spontanément des tours, alors que les filles créent des intérieurs.

Cela n'empêche pas les architectes de jouer avec un vocabulaire symbolique et formel associé au féminin - des halles rondes emballées de tissu blanc : les architectes déclarent que formes et matériaux ne sont que le résultat de contraintes économiques. Insistant sur l'habitude des femmes de faire de la nécessité une vertu, elles appuient l'affirmation de la différence non sur un déterminisme biologique mais sur les différences dans le processus de socialisation des hommes et des femmes. Ce changement de perspective permet de mettre l'analyse de la production architecturale des femmes en rapport
au contexte économique, social et culturel et en rapport aux hommes.

Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'interroger l'influence du sexe biologique ou social de l'architecte, mais bien le caractère sexué de l'architecture : l'espace construit n'est pas neutre. Il est le résultat d'idéologies, d'organisation et de hiérarchies sexuées de son temps. Il reproduit des rôles et des comportements sexués. Dans la réflexion et la pratique de l'architecture, hommes et femmes doivent s'interroger sur le caractère sexué de leurs références, théories, modèles, chartes et plans.

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