Voilà une formule bien curieuse. Pourtant, dans notre pays de 7,5 millions d’habitants, un million de personnes souffrent d’alcoolisme sans boire d’alcool: ce sont les proches – partenaires, parents, enfants – des 300’000 (1) malades alcooliques que compte la Suisse et qui assistent, impuissants, à l’autodestruction de la personne qu’ils aiment. Il s’agit d’un problème de santé publique majeur dont le coût social est exorbitant – plus de 6,5 milliards en 2006 (2).
Il y a bien plus de femmes qui souffrent d’abus d’alcool que nous ne le soupçonnons. Car cet enfer au quotidien qu’est l’alcoolisme est un secret bien gardé, par celles qui boivent et par celles qui sont proches d’un alcoolique. Les premières, par honte et par culpabilité; les secondes, par loyauté envers leur conjoint alcoolique. Car si l’alcoolisme est maintenant reconnu comme une maladie, il demeure pourtant pour un grand nombre de personnes synonyme de faiblesse ou de déchéance sociale. Et ce préjugé reste particulièrement fort quand il vise les femmes.
Les proches glissent à leur insu dans un comportement de «codépendance», une assistance sans limite et sans ménagement de leurs efforts et propres ressources. Pour comprendre comment cette «suradaptation» à la maladie de l’autre les rend physiquement et psychiquement malades, il faut comprendre le fonctionnement de la dépendance.
Une maladie chronique, progressive et mortelle
L’alcoolisme ne se guérit pas mais son évolution peut être arrêtée – si l’alcoolique cesse de boire. Cela signifie qu’un alcoolique le sera toute sa vie: s’il recommence à boire, même après des années d’abstinence, il ne pourra toujours pas contrôler sa consommation d’alcool.
L’alcoolique se sert de l’alcool comme d'une béquille émotionnelle pour supprimer la souffrance. Et, dans un premier temps, ça marche ! Jusqu’à ce qu’il devienne dépendant de cette substance et que la consommation d’alcool devienne elle aussi une souffrance, de plus en plus incontrôlable et obsédante.
Une des caractéristiques les plus insidieuses de cette maladie, c’est que celui qui en est atteint ne se croit pas malade. Ce déni de réalité est insupportable pour les proches qui constatent, jour après jour, la dégradation de la situation et qui passent une grande partie de leur temps à essayer de convaincre la personne qui boit trop qu’elle a un problème et qu’elle doit chercher une solution. En vain.
(1) et (2) SFA/ISPA (Institut suisse de la prévention de l’alcoolisme, Lausanne)
La codépendance, un miroir à briser
Pour une femme, il est particulièrement difficile de ne pas offrir son aide et son soutien à la personne qui boit. L’image de la femme est en effet souvent associée à des qualités comme la patience, le dévouement et l’empathie. Mais, dans ce domaine comme nulle part ailleurs, les bonnes intentions mènent rapidement et directement en enfer.
Curieusement, les proches développent des comportements qui ressemblent beaucoup à ceux de l’alcoolique, mais sans s’alcooliser. Si l’alcoolique est obsédé par sa consommation - vais-je pouvoir boire assez, à tel moment et dans telle situation ? - le proche devient obsédé par l’alcoolique. Il ne parvient plus à se concentrer, oublieux même parfois de sa propre famille: comment vais-je le trouver en rentrant ? Comment éviter d’aller à cette fête de famille ? Comment le faire arrêter ?
Alors que l’alcoolique ne semble pas se préoccuper des factures, de son emploi, des enfants, les proches commencent à s’inquiéter. Ils font l’erreur de le protéger : ils règlent tout pour lui, mentent, présentent des excuses en son nom, cachent ses incapacités et négligences, et même un comportement inacceptable, voire violent. Mais la situation ne peut manquer de se détériorer et leur inquiétude fait place à une anxiété de plus en plus dévorante.
La colère et la culpabilité rongent les proches. Mais le tort le plus grave causé à ceux qui passent une partie de leur vie auprès d’une personne alcoolique, c’est cette impression persistante d’être toujours en défaut d’une manière ou d’une autre: ils n’ont pas été assez intelligents ou séduisants pour amener l’autre à la guérison. Ce sentiment d’échec, souvent entretenu sur des années, lamine l’estime de soi. Alors peu à peu s’installent solitude, épuisement, honte, désespoir et l’impression de ne rien pouvoir changer.
Aider quelqu’un qui ne demande pas d’aide...
Sans le vouloir, les proches deviennent «complices» de l’alcoolisme. En empêchant la personne malade de faire face aux conséquences de sa maladie, ils interdisent également les nécessaires crises qui seules, peuvent déboucher vers une prise de conscience et une demande d’aide. Car la seule personne qui puisse décider d’arrêter de boire et de chercher de l’aide, c’est la personne qui boit.
Il peut sembler inhumain de laisser l’autre se détruire sans rien essayer de faire mais c’est là que les groupes d’entraide pour les proches, comme Al-Anon, peuvent être d’un grand secours. En rencontrant des gens qui vivent ou qui ont vécu la même chose, le proche brise l’isolement dans lequel il s’était enfermé et peut ainsi trouver la force de laisser la personne qui boit prendre ses responsabilités.
Dans ces groupes, on accepte petit à petit, avec douceur et avec l’aide réconfortante des autres participants, que même si on ne peut pas aider l’autre, il est possible de faire quelque chose de tout aussi nécessaire : «Nous pouvons cesser de rendre l’autre responsable de notre malheur et prendre la responsabilité de notre propre vie.»
Ne restez pas seule avec un problème d’alcoolisme, n’hésitez pas à demander de l’aide auprès des Alcooliques Anonymes si vous avez un problème d’alcool, auprès de Al-Anon, si vous aimez une personne alcoolique. Ces groupes sont gratuits, confidentiels et anonymes. Vous y trouverez soutien et chaleur auprès d’hommes et de femmes qui vivent les mêmes difficultés et qui ne vous jugeront pas.
Propos recueillis par M.-C. Rimaz auprès de participantes aux groupes Al-Anon et AA
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