Mon bébé blues à moi a commencé en fin de grossesse, alors que je trainais mon corps de cétacé dans les transports publics, que personne ne se levait pour me laisser une place assise et qu’aucun bus n’attendait que je parvienne jusqu’à lui, respect helvétique des horaires oblige.
Dans ces moments là, c’est certain, il s’est efficacement propagé dans mon cerveau, malgré le bain de liquide amniotique dans lequel celui-ci me semblait flotter.
Mon bébé blues à moi s’est aussi manifesté pendant l’accouchement. Alors que je me tordais de douleur, j’avais des envies de meurtre à l’esprit, aussi pressantes qu’inavouables, à l’égard de mon (jusqu’alors) si cher conjoint. Bienveillant mais impuissant, ce dernier se tenait près de moi, mais si loin de la souffrance que je traversais avec un unique objectif : en sortir vivante.
Pour être honnête, je crois également qu’il a surgi en même temps que l’enfant, et qu’ils ont tous deux subi, en guise de message de bienvenue, mes jurons tonitruants et mes hurlements offusqués.
Mon bébé blues à moi s’est étendu aux heures puis aux jours qui ont suivi la naissance; dans les failles de fragilité créées par la fatigue et la peur de mal faire, entre les pages des guides pour jeunes mamans dont les portraits sereins ne me ressemblaient pas, et dont les bons conseils («parlez en à votre pédiatre») me semblaient vains. Il a côtoyé sans complexe l’immense et rayonnant bonheur de tenir contre moi la plus belle créature du monde.
Contrebalançant mon état d’émerveillement confit, il a profité des cris de la nourrissonne réclamant sa pitance, pour résonner en moi comme le tocsin lors du massacre de la Saint Barthélémy.
A bien y penser, mon bébé blues à moi s’est certainement exprimé quand j’ai honni le congé maternité et juré qu’on ne m’y reprendrait plus, alors que j’avais milité, quelques mois plus tôt, pour que les femmes de Suisse y aient enfin droit.
Il m’a fidèlement accompagnée quelques semaines encore, dans cette terrible solitude que notre société contemporaine créée autours des personnes sans travail (qu’elle qualifie d’ailleurs d’inactives, un comble!)Mes amies ? (Sur)occupées. Ma mère ? Professionnellement (sur)engagée. La famille ? Très heureuse pour moi mais non disponible.
Enfin, mon bébé blues s’est lové dans les multiples et paradoxaux adages de la voisine : «Quoi! Vous ne stérilisez pas les biberons!?», de la grande tante : «Ne prenez pas aussi souvent cette enfant dans vos bras ! Elle va devenir grincheuse !» ou de la vieille copine : «C’est les hormones. Fais des abdos quotidiens, tu verras ça ira mieux», mais il a surtout bruyamment ronronné dans leur absence d’aide concrète.
Depuis, je suis convaincue que le baby blues est un phénomène social plutôt que médical. C’est avec des sociologues, des responsables politiques que je veux en parler, pas avec «mon» pédiatre ou «mon» gynécologue.
Bien sûr, depuis que je suis maman, le temps me manque pour mener des combats. Je dilapide mon énergie dans les multiples jonglages nécessaires pour articuler mes vies familiale et professionnelle, tente de garder le contrôle, gère mes culpabilités et mon stress en m’accrochant à la liberté et à l’épanouissement que le tout est supposé me procurer. De cela aussi, j’aimerais que l’on parle.
En attendant, je cultive avec humour mes souvenirs les plus terrifiants, porte fièrement le collier en pâtes colorées que ma fille a réalisé pour la dernière fête des mères et souris bêtement quand elle me dit que je suis la plus merveilleuse des mamans.
Fantômette
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