En mettant la sonnerie de son téléphone portable en mode silencieux, elle a encore le temps de voir que son père lui a laissé un message. Il veut savoir si elle a pu aller chercher le formulaire administratif qui lui manque encore pour solliciter une allocation d’impotence de sa femme, dont il s’occupe au quotidien depuis que la maladie de cette dernière s’est aggravée.
«Respire ! Concentre toi sur le moment présent ! Oublie tout ce qui n’est pas le moment présent !» pense-t-elle en se demandant encore comment va Nina, sa fille cadette en instance de divorce, qu’elle a accepté de soutenir financièrement, le temps qu’elle trouve un nouveau travail adapté à sa situation de monoparentalité.
«Le moment présent, bon sang!» se morigène-t-elle. Pour s’aider, elle se remémore le montant qu’elle vient de débourser pour son abonnement trimestriel de yoga.
En entrant dans la salle, elle croise le regard de Jean-Marc, un yogi sexagénaire dont l’humour et la bonne humeur rendent toujours les fins des cours plus joyeuses.
Constatant son regard insistant, elle se questionne : avait-il une arrière pensée l’autre jour quand il lui a proposé de s’inscrire avec lui au stage d’été organisé par l’association des aîné-e-s de la Ville...? Dommage qu’elle se soit déjà engagée auprès de Thérèse, sa voisine depuis plus de 30 ans, à la soutenir durant le début de sa chimiothérapie, planifiée exactement au même moment. Son regard divague.... «Non, bien sûr que non. Il serait impensable d’abandonner Thérèse, qui m’a tant donné quand je me suis retrouvée seule avec les enfants, pour un flirt potentiel avec un retraité, aussi séduisant soit-il», se reprend-elle.
Quand entre Alessandro, leur jeune professeur, tous les visages, y compris le sien, se détendent. «Sé-ré-ni-téééé» souffle-t-elle par le ventre.
Un court froncement ne tarde cependant pas à marquer le front de Janine quand elle constate que son portable vibre pour la troisième fois de suite à ses côtés. C’est Hélène, son aînée, la maman de Martin.
Après avoir brièvement lutté contre elle-même, agacée, elle quitte discrètement le cours pour rappeler sa fille.
«Maman, help ! Peux-tu aller rechercher Martin ?» lui chuchote celle-ci. «Son maître vient de me téléphoner pour m’informer qu’il a vomi une substance brune et gluante sur le tatami. Sauve-moi s’il te plaît! Je ne peux pas quitter maintenant la séance hyper importante à laquelle doivent assister tous les chef-fe-s de service... Allez, s’te plaît Mamounette. J’te revaudrai ça.»
En raccrochant, Janine est résignée. Elle part rechercher ses affaires puis rejoint sa voiture.
En allumant le contact, elle récite à voix basse : «Yaaaaaaaaaaam», le son de l’Anâhata-chakra, celui qui ouvre aux autres.
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