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LA RENAISSANCE D'ISABELLE
Isabelle Camara, aujourd’hui travailleuse sociale dans des immeubles pour personnes âgées, a passé 17 ans dans la secte de Jean-Michel Cravanzola. Elle a écrit un témoignage poignant et édifiant : «Les sectes : sortir... et après ?» et a accepté de nous rencontrer le temps d’une soirée, afin de nous faire part de son expérience et de sa reconstruction. Cet échange a été très riche et nous avons eu beaucoup de plaisir à faire la connaissance d’une femme enjouée, chaleureuse et pleine de projets ! Nous vous proposons un condensé de son témoignage...

Comment êtes-vous devenue adepte de la secte de Jean-Michel Cravanzola ?
J’avais 16 ans, les membres de « Jean-Michel et son équipe » faisaient du porte-à-porte dans notre village. Ma sœur et moi ne sommes pas entrées en matière, mais ils nous ont laissé un objet sur lequel étaient inscrites les coordonnées de la communauté. J’étais dans un moment de questionnement par rapport à ma trajectoire de vie, professionnelle en particulier. Ce ne sont pas forcément des personnalités fragiles qui deviennent adeptes de sectes; personnellement je me trouvais dans ce que je définirais comme un moment d’attachement fragile ... c’était la faille. Je suis allée les voir, par curiosité... et hop ! Très vite j’ai fui la maison pour aller vivre au sein de la communauté. Jean-Michel se définissait comme un prophète choisi par Dieu. Il recevait des messages sur la façon dont la vie devait se dérouler. La secte donne un sens à tout, très vite. Nous étions une élite, nous avions une mission.


Quelle était votre réalité quotidienne ? Les femmes étaient-elles traitées différemment des hommes ?
Nous n’avions jamais d’intimité, jamais de temps libre. Nous dormions très peu, travaillions énormément. Notre principale activité était d’imprimer et de vendre (en faisant du porte-à-porte) les livres écrits par Jean-Michel. Nous avions un certain nombre de livres à vendre à chaque fois, et si nous n’avions pas réussi, nous étions sermonné-e-s publiquement, notre foi était mise en doute... c’est terrible pour une personne qui fait partie d’un groupe dont le lien est justement la foi. En plus des temps de prière et de tâches diverses, les femmes faisaient les travaux ménagers (lingerie, ménage, repas), s’occupaient des enfants. Elles étaient soumises. Malgré le rassurant sentiment d’appartenance, l’ambiance fraternelle et chaleureuse de la communauté, la secte était un état totalitaire.

La délation était de mise même au sein des couples, même avec les enfants. Nous devions confesser nos péchés à Jean-Michel... qui ne manquait pas de s’en servir dans ses sermons. Et quand nous avions un coup de blues, c’était considéré comme un manque de foi.


À quel moment avez-vous pris conscience qu’il fallait quitter la communauté ? Y a-t-il eu un déclic ?

D’abord, mon mari a été chassé de la communauté et je suis restée avec nos deux filles. C’était très dur à assumer. Ensuite, la secte n’a pas survécu à la deuxième génération. Les enfants nés dans la communauté ne voulaient pas de cette vie, ils avaient souvent été utilisés, maltraités...
Ils ont bénéficié de l’influence des enfants de la même communauté, mais située aux Etats-Unis (Jean-Michel avait fui la Suisse, accusé d’escroquerie). Ceux-ci, davantage en contact avec le monde extérieur, avaient soif de liberté. Puis ça a été un enchaînement. Lors de leurs visites à Jean-Michel, aux Etats-Unis, certains adeptes «lambda» ont été choqués par le train de vie que menait Jean-Michel (qui continuait d’œuvrer par vidéoconférence auprès de ses adeptes suisses !). Ca leur a mis la puce à l’oreille... ils sont devenus sceptiques. À partir de là, en quelques mois, la communauté s’est désintégrée.


Comment avez-vous vécu le retour à la vie réelle ? Quels obstacles avez-vous dû surmonter ?

Honte, sentiment de trahison, silence... On ne parle pas de ces choses-là. On est très vite jugé. J’ai eu de l’énergie pour mes enfants, elles ont été un vrai moteur pour moi, même si je regrette de ne pas avoir pu être plus soutenante à ce moment là. Les adeptes s’étaient bien souvent endettés pour la secte et ont mis des années à rembourser... J’ai gardé très peu de contacts avec les ancien-ne-s de la communauté. Je n’avais droit à aucune aide, pas de formation, pas de chômage... notre société ne reconnaît pas ce genre d’abus, la notion d’«emprise» n’est pas prise en compte dans la loi. J’étais démunie, toute la structure rigide et cadrante que j’avais connue pendant des années s’était effondrée. J’ai dû réapprendre à penser par moi-même, trouver du travail, me reconnecter à la société, ré-apprivoiser les codes sociaux, gérer mes problèmes financiers, essayer d’être présente pour mes enfants, j’ai dû, tout simplement (!) reconstruire ma vie.


Parlez-nous du groupe de soutien pour personnes sortant de sectes que vous avez créé

J’ai commencé par travailler comme aide-soignante en EMS, puis j’ai fait une formation pour obtenir un CFC d’aide familiale. Cela m’a permis d’entrer ensuite à l’Institut d’Etudes Sociales. Pour ça j’ai également du rédiger ma biographie. J’ai décidé d’être honnête et de raconter mon histoire. Celle-ci a été très bien accueillie, c’était la première fois que j’en parlais.
Mon travail de diplôme a, lui aussi, porté sur les sectes. Il s’agissait de construire un projet socio-éducatif. Dans le cadre des entretiens effectués pour ce travail, j’ai rencontré des professionnel-le-s du social et de la santé et force nous a été de constater la méconnaissance de ce sujet et le vide à combler pour les victimes et leurs proches. En effet, il n’existait aucune structure pour soutenir les personnes sortant de sectes.

La suite logique de mon travail a été de réunir un groupe pluridisciplinaire de professionnel-le-s pour créer ce dispositif d’aide et de soutien bénévole. C’est la Doctoresse Franceline James, ethnopsychiatre, qui est médecin responsable de ces consultations. La personne sortant de secte vient accompagnée de l’intervenant-e social-e ou médical-e qui la suit. Nous travaillons avec la personne à la reconstruction de son histoire, à la réappropriation de ses propres pensées, nous cherchons ensemble à repérer les mécanismes par lesquels la personne a été piégée, afin de les démonter.

Grâce à la bienveillance, au professionnalisme et la spécificité de ce groupe de soutien, les résultats obtenus sont positifs et encourageants.


(pour en savoir plus : www.ethnopsychiatrie.ch)

Propos recueillis par F.M.


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