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CALVIN ET LES FEMMES
Questions à Isabelle Graesslé, directrice du Musée international de la Réforme, Genève

Quelles étaient les opinions de Calvin concernant les femmes, sous l’angle de l’égalité avec les hommes, et leur place dans la société (enseignement, travail, politique, vie publique, mœurs), dans l’église (formation religieuse, rôle dans l’église, sacrement du mariage), dans la famille (majorité, mariage, vie conjugale, adultère, divorce).


Dans ses commentaires de la Bible, comme dans ses prédications, Calvin se révèle tout simplement un homme de son temps : la «chute» (dès les premiers siècles du christianisme en effet, on explique le mal dans le monde par l’idée d’une chute, image basée sur le texte biblique des origines dans la Genèse), certes incitée par Eve, mais elle ressort du péché humain en général. La femme, certes plus faible et plus influençable, reste pourtant l’égale de l’homme dans sa possibilité d’être sauvée.


En cela, Calvin est tout à fait égalitaire, de même que dans la défense des faibles de la société, en l’occurrence, les femmes et les enfants (de nombreux cas de jugements du Consistoire concernent en effet des cas de femmes battues, de souffrances conjugales dûes aux travers masculins !). Mais «l’égalité» au sens moderne du terme n’existe pas encore au XVIe siècle ! Calvin va notamment développer des relations épistolaires avec des femmes lettrées de son temps, va les encourager, leur dire combien leur nature les porte à devenir, au sens moral, de belles personnes, mais il ne va pas jusqu’à prévoir un enseignement pour elles. L’idée d’une vie publique pour les femmes est encore relativement étrangère au XVIe siècle, sauf pour les têtes couronnées.


Comme l’ensemble des réformateurs, Calvin supprime le sacrement du mariage: seul le consententement mutuel des époux et leur bénédiction par le pasteur en fait un couple marié. Mais par ailleurs, Calvin se montre assez sceptique sur les idéaux d’amour fidèle et de respect mutuel : «Or quand on regardera l’amitié que portent les maris à leurs femmes, à grand peine en trouvera-t-on un sur cent qui ne la voulût quitter […]. Les femmes aussi auront cette légèreté qu’elles voudront être remariées trente fois l’an. Et d’où procède cela ? C’est qu’on ne regarde point à Dieu, qui est auteur du mariage.» (Sermon sur l’épître aux Éphésiens). C’est probablement cette vision réelle et non idyllique du couple qui le pousse à accepter le divorce, lorsque tout a été fait pour réconcilier un couple en crise. Une cérémonie de pardon réciproque est même prévue au moment de la séparation, véritable avancée rituelle et éthique.


En conclusion, d’un point de vue théologique, le système de l’anthropologie calvinienne se décompose selon d’une part une égalité spirituelle entre hommes et femmes, d’autre part d’une réelle égalité juridique dans le traitement de l’adultère et du divorce et enfin d’une soumission biblique de la femme à son mari.

On retrouve là en somme les deux éléments de toute l’anthropologie médiévale : la subordination et l’équivalence. La question étant de savoir comment les deux éléments sont liés entre eux et lequel assume la préséance sur l’autre.


Autre conséquence de sa lecture des lettres pauliniennes, Calvin interdit les fonctions ministérielles aux femmes : pas d’enseignement, de prédication, d’administration des sacrements ou de participation aux décisions consistoriales. Toutefois, cet interdit que Calvin formule est assorti d’une indication contenue dans l’Institution de la religion chrétienne, selon laquelle le silence des femmes (sous-entendu dans les assemblées) appartient aux choses non essentielles. Autrement dit, qu’elles prêchent ou ne prêchent pas n’est pas fondamental pour le salut de l’humanité. D’une certaine façon, la porte est entrouverte pour le sacerdoce féminin… quelques siècles plus tard !

Y avait-il des femmes «féministes» du temps de Calvin s’opposant à ses opinions sur les femmes et leur rôle (autres que Marie Dentière) ?


Encore une fois, le féminisme n’est pas une notion qui appartient à l’univers pré-moderne du XVIe siècle. Les études historiques montrent de plus en plus la complexité des structures sociales qui permettent à certaines d’accéder à des places de pouvoir (relatif), notamment à l’intérieur de la sphère religieuse: je pense par exemple aux abbesses, aux moniales dans les couvents, lieux de savoir autant que de spiritualité, aux béguines qui ont créé, trois siècles avant la Réforme, une langue vivante pour chanter les chants d’amour mystique.


Par ailleurs, la Réforme va permettre à des femmes de catégories sociales défavorisées d’accéder, petit à petit, à un savoir basé sur la lecture des textes bibliques et sur leur interprétation. C’est en cela que la Réforme joue un rôle émancipateur.

Vous avez fait figurer le nom de Marie Dentière sur le mur des Réformateurs, avez-vous eu des difficultés pour y arriver ?


Au contraire, symbole d’un changement évident des mentalités, lorsque pour ma première année de modératrice de la Compagnie des pasteurs et des diacres de Genève (et en tant que telle, première successeure de Calvin !), j’ai évoqué la figure et la vie de Marie Dentière au moment de la commémoration de la Réforme, le responsable de l’ajout de noms sur le Mur des Réformateurs est tout de suite venu me trouver en me proposant d’ajouter aussi celui de Marie Dentière.


Et lorsque pour le 450e anniversaire de sa fondation, l’Université de Genève a demandé à l’artiste Roger Pfund de réaliser des portraits d’universitaires genevois, Marie Dentière, même si elle n’a pas, à proprement parler, fréquenté l’Université, pas encore constituée au moment de son arrivée à Genève et ensuite réservée aux messieurs, a figuré sur une toile, magnifique interprétation d’une femme forte et belle. Le Musée international de la Réforme a acquis la toile et se réjouit de l’exposer, en compagnie de Jean Calvin, peut-être enfin réconciliés !

Peut-on comparer les théories de Calvin vis-à-vis des femmes avec d’autres réformateurs ou églises réformées dans d’autres cantons ou pays ?


Au fond, ce qui me frappe en ces temps des débuts de la Réforme, c’est le balancement entre la règle et les adaptations à la règle.


D’aucuns – et surtout d’aucunes ! — y voient l’amorce d’un «féminisme» des réformateurs. Pour ma part, il s’agit davantage d’un certain bon sens dont ils ont fait montre à propos de bien d’autres sujets éthiques.


Avec Martin Luther, Jean Calvin, Martin Bucer, il y a en quelque sorte la règle et l’adaptation à la règle, la volonté divine – en particulier biblique – indiquant ici la limite entre le possible et l’interdit. Il y a la règle du silence des femmes et il y a l’adaptation à la règle : autrement dit les paroles fortes de Judith, Déborah, Myriam et de toutes les autres figures bibliques de combat, de pouvoir et de guides, sans compter, historiquement, les Katerina von Bora, Idelette de Bure et Wilbrandis Rosenblatt, épouse successive d’Œcolampade, Capiton et Bucer !


La chance de ce jubilé calvinien aura contribué, entre autres, à restituer la richesse de leur parole, de leurs actes et de leur bonté.


Propos recueillis par V.DN et M.-C.R.


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