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INTERVIEW DE DORIS GERBER Co-présidente de F-Information, experte en filières textiles et auditrice spécialisée en audit social

Qu’est-ce qui a guidé ton choix de formation professionnelle ?
Une envie et également un concours de circonstances. J’ai dû choisir des études courtes et j’ai opté pour les sciences économiques à l’Université de Neuchâtel qui était la seule faculté proposant un tronc commun jusqu’à la demi-licence «sciences économiques, politiques et sociales». Déjà à l’époque, j’avais l’impression qu’on ne pouvait pas faire de l’économie de manière isolée, qu’il était très important d’étudier également le tissu social et politique en même temps. Après la demi-licence j’ai choisi l’option «gestion d’entreprise». Mes études étaient très intéressantes mais je ne les ai pas tout de suite mises à profit parce que j’ai tout de suite travaillé dans la grande distribution où en principe, quelles que soient les études accomplies, on recommence au bas de l’échelle.


Peux-tu nous tracer brièvement les grandes lignes de ton parcours professionnel ?
J’ai commencé en bas de l’échelle dans le milieu de la grande disribution, mais avec les bonnes bases que j’avais acquises durant mes études, j’ai obtenu rapidement des postes à responsabilités. J’avais une promotion tous les 2 ans, ce qui m’a amenée à travailler à Bâle au siège central.
Après quelques années, j’ai décidé de partir voyager neuf mois en Amérique latine. A mon retour j’ai été réengagée par mon ancien employeur.


Au bout de dix ans, j’ai été approchée par un « chasseur de têtes » qui me proposait un poste assez similaire au mien mais plus proche de Genève et dans un autre type de distribution, la vente par correspondance. J’ai pensé que c’était l’occasion d’apprendre de nouvelles choses, mais j’ai surtout été intéressée par cette entreprise car elle avait une charte éthique par rapport à ses fournisseurs.


Après l’une des nombreuses restructurations, j’ai été licenciée et j’ai retrouvé du travail pour le groupe PPR Pinault Printemps Redoute. J’étais Administratrice déléguée et Présidente du Conseil d’administration d’une de leurs sociétés qui s’occupait uniquement de la négociation des contrats internationaux, donc j’ai eu l’occasion de négocier avec les «grands» de ce monde.


Au moment où je me posais des questions sur ma vie professionnelle, j’ai rencontré Paola Ghillani, directrice de Max Havelaar Suisse et j’ai appris que Max Havelaar avait l’intention de se lancer dans la certification du coton équitable. J’ai envoyé ma lettre de motivation et été engagée en 3 jours. C’est ainsi que j’ai commencé la grande aventure du coton équitable. Une fois le projet mené à bien et suite au départ obligé de la directrice, mon poste a été supprimé. Je suis donc partie travailler en Inde et en Chine pour une entreprise suisse.


A mon retour en Suisse, j’ai pris le temps de réfléchir à mon avenir, non seulement en terme d’envie de faire mais aussi d’utilité. J’ai réalisé qu’en étant indépendante, je pourrais agir sur un spectre plus large et aider les entreprises à mettre en place une politique de développement durable et responsabilité sociale.
Je propose à la fois des services pour sécuriser la chaîne d’approvisionnement en choisissant des fournisseurs respectueux de la loi du travail locale, des règlementations internationales, par exemple par les filières bio ou fairtrade; à côté de ça je collabore avec des organisations d’audit pour essayer de faire évoluer les conditions de travail dans les pays producteurs, y compris en Europe.


Uniquement en ce qui concerne le coton ?

Non, je suis spécialisée dans le textile, domaine que je connais bien, mais l’audit social concerne tous les domaines. Par exemple prochainement j’auditerai une verrerie. Ma spécialité est le contrôle du respect des conditions de travail. Je suis auditrice SA8000 qualifiée. SA8000 est la norme la plus connue parmi les référentiels réglementant les conditions de travail. Elle s’appuie, comme tous les standards sociaux, sur les 9 critères définis par l’Organisation Internationale du Travail, notamment le travail des enfants, le travail forcé, la rémunération, les horaires, etc.


Qui te mandate et dans quel but ?

En général ce sont les distributeurs du Nord (Europe et Etats-Unis) qui souhaitent contrôler leurs fournisseurs, quelquefois pour une question d’image et quelquefois avec une réelle volonté d’amélioration des conditions sociales. Ces améliorations sont longues et difficiles mais je pense que ça vaut toujours la peine de chercher à améliorer les conditions de travail; si sur 10 usines, 2 ont apporté des améliorations, c’est déjà un plus.
Pour qu’un rapport d’audit soit officiellement reconnu, il faut mandater une société accréditée, reconnue en tant que société d’audit, comme celles avec lesquelles je collabore. Un audit effectué par un auditeur seul, n’a de valeur qu’à des fins internes, par exemple une évaluation des fournisseurs.
Plus rarement, le producteur lui-même demande à être audité pour avoir un rapport officiel afin de le montrer à de futurs clients, le mettre sur son site internet, etc… C’est également une possibilité.


Comment se passe un audit ?

Concrètement, quand j’arrive dans une usine j’explique le déroulement de la ou des journées d’audit, je fais ensuite le tour de l’usine avec la personne en charge de la responsabilité sociale, je photographie (après avoir
demandé l’autorisation), je prends des notes. Puis je passe au contrôle documentaire et aux interviews des travailleurs. Je termine par le plan d’actions correctives, qui est remis à l’usine. Le rapport d’audit complet est propriété de celui qui l’a demandé et le paie.


Dois-tu prendre des précautions particulières par rapport aux personnes que tu interroges ?

Pour protéger les gens, le rapport d’audit n’est pas envoyé à l’usine, étant donné qu’il contient les interviews des travailleurs, même si tout est relaté de manière anonyme.
Je suis toujours prudente avec les gens parce qu’il faut relativiser notre action. Je suis payée pour un travail, je dois les accompagner mais je ne suis en aucun cas d’accord de mettre quelqu’un en danger.


Les gens parlent-ils librement avec toi ou pas ?

Non, je sais qu’il existe dans les usines des formulaires «Comment répondre aux auditeurs» donc j’essaie de poser des questions indirectes. Inutile de demander s’ils font des heures supplémentaires, la réponse sera toujours non, donc je demande à quelle heure ils prennent le repas du soir avec leur famille, etc..


Ca doit demander beaucoup de psychologie et d’intuition ?
Lorsque j’ai travaillé presque une année dans une usine en Inde, j’étais chargée de recevoir les visiteurs donc j’ai appris ce qu’on ne doit pas montrer aux européens, ce qui m’est très utile maintenant.


Es-tu parfois mal accueillie ?
S’il m’est arrivé d’être mal accueillie, ce n’est pas en tant que personne mais en tant qu’auditrice, car contrairement aux acheteurs qui vont amener des commandes, donc du business, l’auditrice ne va amener que des problèmes. Mais ce n’est pas vrai partout, il m’arrive aussi d’être très bien accueillie.
J’ai constaté avec plaisir qu’en général, si ça ne se passe pas toujours au mieux avec la direction, les personnes en charge de la responsabilité sociale de l’entreprise me remercient à la fin de l’audit, parce qu’elles ont beaucoup appris.


Le fait d’être une femme est-ce un avantage ou un inconvénient ?

Je dirais qu’il y a des avantages et des désavantages, ça dépend du pays. S’il s’agit du premier audit, comme j’ai un nom européen, ils ne savent pas si je suis une femme ou un homme, ils attendent plutôt un homme en général. Quelquefois ça ne fait pas de différence et quelquefois c’est un peu pénible mais c’est surtout lié à la situation générale.Etre mal perçue en tant que femme peut être un signal que quelque chose ne va pas bien dans l’usine.


Et en Europe ?

Je vais peut-être choquer mais je trouve que c’est difficile parce qu’on attend toujours plus d’une femme et ce qui m’a profondément déçue c’est le fait que dans les milieux «alternatifs», c’est presque encore plus difficile que dans le milieu économique pur et dur. Dans une grosse entreprise, à partir du moment où on a fait ses preuves on arrive à faire sa place, même si ça n’exclut pas la discrimination salariale. A contrario, quand j’étais acheteuse, j’étais mieux payée que certains acheteurs, entre autres parce que j’avais bien négocié mon contrat. Donc je ne dis pas que c’est facile mais c’est possible.


Comment vois-tu l’avenir ?

Je dirais que je suis plutôt confiante pour l’avenir. Je pense qu’on est à un tournant et qu’il est important d’avoir non pas un seul nouveau modèle économique mais plusieurs.
C’est très encourageant de constater qu’il y a de plus en plus d’initiatives, un label comme «equal-salary» en Suisse, qui permet aux entreprises qui jouent le jeu de faire à savoir qu’elles ne pratiquent pas la discrimination salariale ou la norme «Reach» en Europe., qui se préoccupe à la fois de la santé et de l’environnement. C’est ce genre d’initiatives et de certifications qui feront évoluer les choses.
J’espère qu’à moyen terme nous n’aurons plus besoin de normes car les critères sociaux et environnementaux seront acquis.
Aujourd’hui déjà pour qu’une entreprise soit pérenne, elle a tout intérêt à tenir compte des 3 piliers du développement durable, d’ailleurs les nouveaux audits d’acquisition prennent en compte l’entreprise dans sa globalité.


Propos recueillis par I.B. et M.-C.M.


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