TEMOIGNAGES DE DEUX FEMMES VIVANT A GENEVE SANS AUTORISATION DE SEJOUR
et
INTERVIEW DE LAETITIA CARRERAS, permanente au Centre de Contact Suisse-Immigrés (CCSI) depuis 2001
Mariposa*, 43 ans, arrivée il y a un an et demi à Genève où elle a rejoint son mari et ses 4 enfants desquels elle était séparée depuis 4 ans. Journaliste dans son pays, à Genève elle a trouvé un emploi dans la garde d’enfants pour un salaire horaire de 7.- francs. Elle a repris la plume pour témoigner..
El sol brillará nuevamente para mí
Llegué desde el Ecuador a Ginebra el 3 de noviembre de 2009 para reunirme con mi familia, de la cual estuve separada durante cuatro años. Ahora soy una màs de las cerca de 100 mil personas que habitamos en esta ciudad y que luchamos dìa a día por una vida mejor. Es una cadena de sentimientos encontrados porque mientras estoy contenta por habernos integrado nuevamente, no deja de preocuparme el hecho de que pasamos a engrosar la lista de los «sin papeles» y nuestro destino aquí es incierto.
A pesar de esta crítica realidad, siento satisfacciòn, en cierto modo, porque estoy segura de que mis cuatro hijos con estudios y dedicaciòn podrían lograr un futuro diferente con mayores oportunidades, un trabajo estable y una vida digna. Asì mismo, confío en que mi esposo y yo, en un tiempo no muy lejano, podamos obtener un permiso que nos procure una plaza de trabajo y una vida estables.
Solo soy una emigrante que dejé mi país con el sueño de transformar mi vida y la de mi familia. Ahora solo debo esperar a que éste se convierta en realidad. El camino no será fácil, pero la lucha será constante hasta ver brillar siempre el sol y volver a sonreír.
Mariposa
* prénom fictif
Madame A., 40 ans, sud-américaine
Depuis quand vivez-vous en Suisse ?
Depuis plus de 10 ans, je suis arrivée en 2000
Etes-vous venue seule ?
Oui, je suis arrivée seule; mon mari est venu l’année suivante. En 2003, 2 enfants ont suivi et 2 enfants sont nés ici. Notre fille plus grande, une fois fini le Cycle d’Orientation, ne pouvant pas continuer dans un apprentissage et ne supportant plus la vie de «sans papiers» est rentrée au pays. Maintenant je vis ici avec mon mari et trois de nos filles (16, 7 et 3 ans)
Pourquoi avez-vous quitté votre pays ?
Je pensais venir, travailler deux ans, envoyer de l’argent à ma famille et puis rentrer. Mais la situation dans notre pays, avec la «dollarisation» était devenue trop difficile et nous avons décidé de nous retrouver tous ici pour préparer un futur meilleur pour nous et nos filles.
Connaissiez-vous déjà des femmes à Genève ?
Non, c’est mon cousin qui m’a dit de venir, je ne connaissais que lui.
Avez-vous trouvé rapidement du travail ? Dans quel domaine ?
Oui, quelques jours après mon arrivée, je travaillais déjà «nourrie-logée» dans une famille où je faisais du nettoyage et de la cuisine. Je pensais être payée correctement : 1’700.- fr./mois A l’arrivée de mon mari, nous avons cherché un appartement et j’ai commencé à travailler à l’heure: nettoyage dans des maisons privées.
Quelle formation/métier aviez-vous dans votre pays ?
J’ai fait la première année de soins infirmiers à l’Université. J’ai suivi un cours de pharmacie et cela m’a permis de travailler dans une pharmacie pendant 7 ans. En venant ici je pensais de continuer dans mon métier, de réaliser le «sueño americano»…
Comment vous sentez-vous ici et dans cette situation ?
Je me suis habituée à ce pays, déjà nous pouvons aider nos parents et notre fille qui vivent là-bas. Dans notre pays la situation est très très difficile : il y a beaucoup de violence. Ici nous pouvons permettre à nos filles d’étudier et de vivre dans un environnement tranquille.
Nous avons fait la demande d’un permis de séjour à l’OCP. Nous sommes très confiants. Si on nous l’accorde, nous pourrons rentrer au pays pour les vacances, pour régler nos affaires, vendre tout là-bas et nous installer ici.
Interview de Laetitia CARRERAS, permanente au Centre de Contact Suisse-Immigrés (CCSI) depuis 2001. Le CCSI, créé en 1974, travaille en faveur des droits des migrant-e-s résidant dans notre pays.
En quoi consiste votre travail auprès des femmes migrantes sans papiers à Genève ?
Tout d’abord j’aimerais préciser que l’on utilise de manière générale le terme de «sans-papiers» mais celui-ci n’est pas tout à fait exact car les personnes «sans papiers» ne sont justement pas dépourvues de papiers (pièces d’identité), mais dépourvues du «bon papier», c’est-à-dire d’une d’autorisation de séjour. On constate au fil du temps une évolution de la terminologie pour parler de cette population migrante : «clandestin-e-s, sans papiers, sans statut légal, sans autorisation de séjour ou encore sans permis». Au CCSI, on aura plutôt tendance à parler des personnes «sans autorisation de séjour» ou «sans statut légal».
Notre travail avec la population migrante est constitué de deux dimensions : un volet d’accompagnement individuel et un volet plus collectif et politique de mise en exergue des discriminations rencontrées par cette population en vue de changements politiques, législatifs ou encore sociaux.
Deux permanences travaillent avec des personnes principalement avec autorisation de séjour: l’une sur des questions de regroupement familial, de transformation de permis ou encore de naturalisation; l’autre sur des thématiques relatives à l’assurance-invalidité et aux assurances sociales.
Politiquement, un grand travail avec l’Observatoire romand du droit d’asile et des étrangers est effectué autour de l’article 50 de la Loi sur les Etrangers, qui concerne les femmes migrantes victimes de violences conjugales (obtention d’un permis de séjour par mariage). En mettant un terme à la violence, elles risquent actuellement de perdre leur autorisation de séjour et d’être expulsées.
Deux autres permanences travaillent avec des personnes sans autorisation de séjour. La permanence «école et suivi social», pour les familles ayant des enfants scolarisés et une permanence «petite enfance, santé et genre» pour les familles avec enfants en âge pré-scolaire, permanence dont j’ai la charge.
La permanence «école et suivi social» a été mise sur pied peu de temps après la création du CCSI. Dès cette époque, le CCSI a beaucoup lutté pour le droit à l’éducation des enfants sans autorisation de séjour et l’abolition du statut de saisonniers. En 1991, le canton de Genève décide finalement de respecter le droit à l’éducation pour tous les enfants, quels que soit leur statut. En juin 2001, une motion a été votée au Conseil municipal de la Ville de Genève garantissant le droit à une assurance-maladie pour tous les enfants sans autorisation de séjour en âge pré-scolaire, nés ici ou arrivés en âge préscolaire. C’est suite à l’acceptation de cette motion que la permanence «Petite enfance, santé et genre» est née à l’automne 2001.
De l’obtention de ces droits découle notre travail avec ces familles, principalement des femmes en situation de mono-parentalité. La permanence «école et suivi social» se charge de l’affiliation à l’assurance-maladie suite à l’inscription à l’école; le suivi de l’assurance-maladie; les subsides et les demandes de prises en charge des cuisines scolaires, quand les revenus des parents sont inférieurs à certains barèmes; ainsi que les évaluations de revenus, en cas d’absence de fiche de paye.
Le mandat de la permanence «petite enfance, santé et genre» est parti des questions d’affiliation à l’assurance-maladie, suivi et subside, pour très vite prendre en compte les contextes de vie et de travail vécus par une majorité de consultantes, ainsi que les formes de vulnérabilités spécifiques rencontrées. Les appuis pour tenter de trouver une solution de garde pour ces enfants en âge préscolaire sont également centraux dans cette permanence, bien que la pénurie d’infrastructures collectives rendent ces démarches difficiles. Nous sommes en lien avec la Délégation de la petite enfance de la Ville de Genève, le Bureau d’information de la petite enfance, ainsi que différents services communaux.
Le travail avec ces femmes nous a également permis de nous rendre compte du difficile accès aux soins. En effet, selon les données du Syndicat SIT 80 à 90% des adultes sans autorisation de séjour ne sont pas affiliés à une assurance-maladie, bien que la possibilité existe depuis décembre 2002. Le coût des primes demeure le principal obstacle. D’ailleurs, le peu de personnes affiliées ne parviennent souvent pas, ou plus, à payer leurs primes. Si pour les enfants et les jeunes jusqu’à leur 19ème anniversaire, toujours selon les barèmes cantonaux, le subside couvre la totalité de la prime mensuelle, pour les personnes adultes, même si elles peuvent attester de leur revenu annuel - ce qui n’est de loin pas le cas pour toutes - le subside partiel n’allège que peu les montants de leurs primes.
Pour les consultantes «au gris», c’est-à-dire qui cotisent aux assurances sociales de base, nous faisons également différentes démarches pour permettre à ces femmes d’obtenir les allocations familiales ou de naissance, auxquelles elles ont droit en tant que salariées.
Que vivent les femmes «sans papiers» concernant leur logement, les enfants, la santé ?
Concernant le logement, ces femmes n’ont bien sûr pas accès à des baux locatifs, seule la sous-location est de mise, souvent les loyers sont exorbitants et les logements parfois insalubres. On rencontre régulièrement des situations où plusieurs familles vivent dans le même appartement. Une chambre pour chaque famille ou des studios transformés en dortoir pour les célibataires. La promiscuité est souvent difficile à vivre. De plus, depuis l’introduction de la Loi sur les étrangers (Letr) en 2008, il y a eu un renforcement de la pression sur les personnes sans statut légal, comme si le risque pris par les sous-bailleurs s’était en quelque sorte monétarisé.
Au sujet de la santé, depuis la création de l’unité de soins mobile de santé communautaire (UMSCO) en 1996, qui met sur pied des consultations médicales et infirmières pour les personnes sans assurance maladie, un travail remarquable a été fait auprès des personnes sans autorisation de séjour. Toutefois pour les maladies chroniques ou graves, la question de la nécessaire affiliation pour entamer un traitement coûteux demeure, dans un contexte d’incapacité de travail et de perte de revenu.
Vivre durant des années sans autorisation de séjour devient pathogène. J’entends ainsi souvent en consultation que si ces familles ne parviennent pas à obtenir une autorisation, elles repartiront, tant l’absence de papiers est difficile, d’autant plus pour leurs enfants, qui ne peuvent se projeter dans le futur. Par ailleurs, certains parents ne disent pas à leurs enfants qu’ils se trouvent sans autorisation de séjour, pour ne pas leur faire porter ce poids. Le fait de ne pas pouvoir, parfois durant des années, sortir du territoire suisse, aller en course d’école en France voisine, aller au chalet d’un copain ou d’une copine, est généralement très mal vécu. Lors d’entretiens menés dans le cadre d’une publication du CCSI, une jeune femme m’avait confié qu’elle avait fini par inventer des histoires de vacances d’été, ne pouvant plus, année après année, raconter qu’elle était une fois de plus restée à Genève. On constate également souvent que lorsque les jeunes arrivent en fin de scolarité obligatoire, leurs notes chutent, ils peuvent également développer des états dépressifs du fait de la non-perspective d’avenir. En effet, les élèves sans autorisation de séjour ne peuvent pas encore effectuer un apprentissage, même si dans ce domaine des pas de géant ont été faits ces derniers mois.
Les jeunes femmes secondent généralement leur mère dans des emplois domestiques Cette absence de perspective est une source de nombreuses inquiétudes pour les femmes.
Quelles sont les perspectives politiques cantonales et fédérales actuelles pour les personnes sans autorisation de séjour ?
Le constat général que l’on peut faire, c’est qu’en dix ans, on a vu l’émergence de Collectifs de travailleurs et travailleuses sans autorisation de séjour, ainsi que de Collectifs de soutien aux sans-papiers. Cela a permis de faire sortir de l’ombre ces personnes et faire part de leurs problématiques, ainsi que de révéler l’hypocrisie politique à leur égard. Ce sont en effet nos lois migratoires qui fabriquent de toutes pièces des «sans papiers», puisque les personnes extra-européennes n’ont aucune possibilité d’obtenir une autorisation de séjour, même si elles travaillent depuis des années (sauf les personnes considérées comme hautement qualifiées selon les besoins de notre économie).
Cependant, la récolte de données au niveau cantonal sur la situation des personnes sans autorisation de séjour par les syndicats principalement a permis de mieux appréhender le phénomène. Cette démarche a abouti en janvier 2005 à une demande de régularisation collective pour les personnes travaillant dans le secteur de l’économie domestique, des autorités cantonales auprès des autorités fédérales. Malheureusement, à l’heure actuelle, cette demande n’a pas trouvé d’issue favorable. En Suisse, la régularisation collective fait peur, par crainte d’un «appel d’air», selon les autorités fédérales. Or nous devons faire cesser cette absence de statut «à perpétuité» qui commence à s’étendre sur plusieurs générations. Si un rapport de force se construisait, entre plusieurs autorités cantonales et les autorités fédérales, une régularisation large pourrait être envisagée.
Cette année, ce sont les «10 ans du mouvement sans-papiers» et plusieurs événements sont prévus, dont une pétition adressée au Conseil fédéral et au parlement demandant de remettre en question sa politique migratoire dite des deux cercles. Par la suite, toujours au niveau national, nous sommes en train de réfléchir à la mise sur pied d’une campagne nationale de sensibilisation sur les travailleuses/eurs sans statut légal dans le secteur de l’économie domestique. En tous les cas, la régularisation au «cas par cas», c’est-à-dire individuelle, n’est pas et n’a jamais été une solution.
Interviews réalisées par B.C. et F.S.
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