Julie SAUTER JACOT, coordinatrice de l'association "Lire et Ecrire" section genevoise, nous donne ici un point de vue professionnel sur la problématique de l'illettrisme.
A quels profils-types de personnes s’adressent les cours de français que vous dispensez ?
Nos cours s’adressent aux adultes francophones qui, ayant suivi tout ou partie de leur scolarité, ne maîtrisent pas suffisamment la lecture, l’écriture et/ou le calcul pour vivre de façon indépendante. Les cours sont axés sur l’écrit puisque les apprenant-e-s maîtrisent le français oral. Nous accueillons principalement des Suisses et des personnes originaires de pays africains francophones.
Quelles sont les difficultés principales d’apprentissage que rencontrent les femmes qui suivent vos cours?
A chaque personne ses difficultés. La première étape consiste déjà à surmonter la honte que la plupart de nos apprenantes rencontrent au quotidien : parler le français, avoir même suivi sa scolarité en Suisse pour certaines, mais ne pas savoir lire et écrire est difficile à dire, difficile à vivre. Les cours doivent alors permettre aux femmes de retrouver confiance en leurs compétences et capacités d’apprentissage. Comme les apprenantes ont trouvé des stratégies pour pallier leurs difficultés, les formatrices doivent souvent «déconstruire» des modes de faire pour «reconstruire» de nouvelles bases. L’autre difficulté rencontrée est le manque de disponibilité à la maison pour approfondir ou exercer les éléments appris en cours, notamment pour les mères de famille.
A quels obstacles particuliers doivent-elles faire face dans la vie quotidienne ?
Les difficultés sont quotidiennes, l’écrit étant présent dans de nombreuses actions courantes et professionnelles (courriers administratifs, lecture de plans de ville, de modes d’emploi, etc.). Comme ces femmes parlent couramment le français, leurs interlocuteurs ne se doutent pas qu’elles rencontrent des difficultés avec l’écrit. La panique les gagne quand, par exemple, après un entretien d’embauche qui s’est bien déroulé, on leur tend un formulaire qu’elles ne peuvent remplir. Une apprenante me disait : «J’ai alors l’impression de devenir aveugle.»
Il est également difficile pour ces femmes de participer à des activités sociales ou culturelles, comme être membre d’une association ou se rendre au théâtre ou dans des bibliothèques.
Le manque de connaissance dans l’informatique crée aujourd’hui un risque d’exclusion supplémentaire.
Quelles sont les motivations des femmes qui s’inscrivent à vos cours ?
Leurs motivations sont tant de l’ordre du privé que du professionnel. Elles suivent des cours car elles recherchent un emploi ou en souhaitent un meilleur. Des femmes s’inscrivent quand elles deviennent mères. Elles souhaitent pouvoir lire des histoires à leurs enfants et plus tard les aider à faire les devoirs. Elles veulent également devenir autonomes dans la gestion des courriers administratifs.
Avez-vous une chose importante à communiquer, à ajouter ?
Le regard parfois méprisant que nous portons sur ces adultes qui parlent le français mais ne savent que peu l’écrire doit changer. De nombreux préjugés perdurent. La réaction du public souvent entendue est «Ils n’ont rien fait à l’école» alors que les causes de leurs difficultés sont autres et multiples.
Par ailleurs, le nombre de personnes en difficulté avec l’écrit reste stable ces dernières années (800’000 en Suisse dont 365’000 qui ont fait leur scolarité en Suisse) mais la place que la société leur laisse se restreint à cause de notre environnement axé sur l’information et de l’augmentation des exigences du monde du travail. Le droit à la formation de base des adultes doit figurer en bonne place dans la législation, ce qui n’est actuellement pas encore le cas au niveau fédéral.
Afin de mieux appréhender les enjeux, les difficultés, les ressentis qui peuvent être le quotidien d’une personne en situation d’analphabétisme, nous avons rencontré Fati, originaire du Maroc et installée à Genève depuis 28 ans, qui a bien voulu partager avec nous son parcours. La curiosité, l’ouverture d’esprit, le courage, la persévérance, la faculté d’adaptation, dont elle a fait preuve dès son plus jeune âge nous ont laissées admiratives ! Merci à elle d’avoir accepté de répondre à nos questions, nous vous rendons compte ici du récit qui est ressorti de cet entretien.
Fati est née au Maroc dans une famille de 8 enfants. Son père, très strict, avait une vision bien séparée de l’éducation qu’il voulait donner à ses filles et à ses garçons. Les premières devaient rester à la maison et s’occuper du foyer tandis que les seconds, méritant une éducation et une formation, étaient scolarisés. Alors que ses frères ont fait des études supérieures et occupent aujourd’hui des postes à responsabilité, Fati, elle, n’a jamais été scolarisée.
Enfant, faisant preuve d’une grande curiosité, elle apprend à lire l’arabe littéraire dans les livres de ses frères et en essayant de déchiffrer la moindre parcelle d’écriture qui passe sous ses yeux. Une des grandes motivations de Fati est de pouvoir lire le Coran.
Plus tard, arrivée en France, elle trouve très vite du travail et a beaucoup d’emplois différents, mais sans formation elle se sent très souvent pénalisée par son triple satut de femme-immigrée-analphabète. «J’étais exploitée et utilisée par tout le monde».
A l’âge de 26 ans, Fati arrive à Genève pour travailler dans une famille saoudienne 6 jours sur 7. Ne parlant alors que quelques mots de français, appris étant enfant auprès de ses frères, elle consacre une partie de son jour de congé hebdomadaire à suivre un cours de conversation française, dispensé par l’Ecole Club Migros.
Puis, Fati se marie avec un francophone. Auprès d’ami-e-s de celui-ci, elle prend des cours de français (lecture et conversation) une fois par semaine pendant 1 ou 2 ans.
Révoltée et habitée par un grand sentiment d’injustice depuis toute petite, de n’avoir en tant que femme «pas le droit de rien du tout», elle est très motivée à acquérir de nouvelles connaissances. A cette époque, Fati travaille dans une fabrique de montres et de stylos. La qualité de son travail la fait vite «monter en grade», mais pour remplir la feuille quotidienne rendant compte du travail du jour (ce qu’elle a fait, en combien de temps, combien de pièces elle a contrôlées ou réalisées), Fati continue d’être bien empruntée, ce qui vient encore renforcer sa volonté d’apprendre.
Son mari l’encourage alors à suivre des cours à l’UOG (Université Ouvrière de Genève), et elle décide par la suite de compléter cette formation par un cours intensif écrit et oral à l’IFAGE (Fondation pour la formation des adultes à Genève), puis s’inscrit à l’association Lire et Ecrire.
Très assidue, aujourd’hui encore, Fati suit régulièrement un cours à l’Ecole Club Migros et apprend maintenant avec les livres de ses enfants, dont ils n’ont plus besoin.
«Les difficultés d’apprentissage en tant qu’adulte sont surtout liées à la vie qu’on mène, le travail, la famille, l’emploi du temps, mais aussi la concentration qui n’est plus la même ! Mais savoir lire est une vraie thérapie !»
Ce sont ses mots, qui soulignent que ne savoir ni lire, ni écrire, ni parler la langue du pays dans lequel on vit est très frustrant et très difficile à vivre au quotidien. On est vite très embêté-e et très dépendant-e des autres pour le courrier, l’administration, à la banque, pour lire un contrat, pour voter; «J’aurais aimé voter, mais mon mari n’a jamais voulu m’expliquer»... «Je me suis beaucoup fait avoir»... «On se sent plus bas que ses enfants quand on ne sait ni lire, ni écrire»... «Aujourd’hui encore c’est très difficile pour moi d’écrire»...
Quand nous avons demandé à Fati ce que le fait de bien savoir écrire lui apporterait, voici sa réponse spontanée, accompagnée du plus beau sourire : «Quand je saurai bien écrire, je pourrai écrire le journal de ma vie !... Ça c’est un projet !»
F.M. et C.S.
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