Emma, tout d’abord, qu’est-ce qui vous a attirée dans l’idéal anarchiste ?
J’ai été sensibilisée très tôt aux idées révolutionnaires en travaillant à l’usine, à Saint-Pétersbourg. Mais on peut dire que j’ai choisi d’être anarchiste à 20 ans, quand j’ai été témoin d’une horrible injustice : la pendaison de militants innocents après un jugement totalement inéquitable à Chicago. Ma motivation était de combattre toutes les formes d’injustice et d’inhumanité : "Je veux la liberté, je veux que chacun ait le droit de s’exprimer et que chacun ait accès aux choses belles et radieuses". Voilà en quoi consistait l’anarchie pour moi, et croyez-moi, j’étais bien décidée à la vivre ainsi, même si cela pouvait déplaire à mes camarades les plus proches !
Comment s’est concrétisé votre engagement au quotidien ?
Informer les gens m’a toujours paru très important. J’ai donc organisé un grand nombre de réunions et de meetings sur différents sujets liés au droit et à l’égalité : droit au travail (j’ai été emprisonnée 1 an pour avoir encouragé des chômeurs à se révolter), contraception (là aussi je suis allée en prison, en 1916), réunions contre la guerre (le fait d’inciter les gens à refuser la conscription m’a valu 2 ans d’emprisonnement et l’expulsion définitive des Etats-Unis, cette terre d’accueil que j’avais considérée comme un pays libre et démocratique, mais j’ai vite déchanté !)... J’ai aussi encouragé les foules dont les enfants crevaient de faim à se servir dans les magasins.
Jusqu’où étiez-vous prête à aller pour défendre vos convictions ?
Vous savez, je m’attendais tellement à être arrêtée durant mes discours que je prenais toujours un livre sur moi au moment de monter sur l’estrade !
Je savais aussi que je risquais de ne plus voir des êtres chers durant longtemps… Je ne crois pas avoir été freinée par la peur de la mort; ni par celle de tuer, d’ailleurs. Quand je pense à ce maudit directeur des usines de Homestead, Frick - il portait bien son nom celui-là ! - qui avait envoyé des casseurs de grève massacrer les ouvriers! On se dit qu’avec certains salopards, il n’y a juste pas d’autres alternatives ! Mais au fil du temps, et en voyant notamment l’Armée rouge se retourner contre les grévistes, je me suis rendue compte que la violence n’est pas une solution (sauf pour l’auto-défense, bien sûr).
Votre ami, Alexander Berkman, a été emprisonné à cause de cet attentat, non ?
Oui, Sasha est resté 14 ans en prison ! On a bien essayé de le faire évader en creusant un tunnel sous la prison (ce qui a presque réussi). J’ai beaucoup œuvré pour le soutenir durant cette période et pour plaider sa cause… mais c’était rudement long !
Justement, comment voyez-vous l’amour, le couple ?
Je prône l’amour libre et je suis convaincue qu’on doit pouvoir disposer librement de son corps. Pour avoir aimé plusieurs hommes en même temps de façon différente, je sais qu’il est possible d’aimer sincèrement, sans contraintes ni pouvoir1.
N’avez-vous donc jamais été aliénée par amour ?
Mais si ! Avec Ben Reitman, j’ai vécu une telle passion que j’ai bien risqué me perdre! Mais c’est aussi une expérience que je suis heureuse d’avoir vécue pleinement jusqu’au bout. On n’est pas lucide sur soi à tout moment - même si je sentais confusément que je devais essayer de reprendre un peu de distance - mais on peut tirer profit de nos expériences pour se transformer et s’enrichir.
Vous définiriez-vous comme féministe ?
Absolument ! J’ai toujours tenu à travailler pour gagner ma vie et être ainsi indépendante et autonome. J’ai aussi vu les dégâts causés sur les femmes par les avortements et les accouchements à répétition, dus au manque de connaissances sur les possibilités de régulation des naissances; j’ai suivi des cours d’obstétrique à Vienne et diffusé des brochures d’information aux femmes.
Ceci dit, j’ai toujours été contre le fait de considérer les hommes comme uniques responsables de tous les maux : les femmes doivent reconnaître leur part de responsabilité. Quand la femme sera libérée, l’homme le sera aussi.
Avez-vous eu des déceptions politiques ?
Oui. Certains anarchistes m’ont déçue et j’ai senti parfois un essoufflement du mouvement. J’avais aussi de grands espoirs concernant la Révolution russe, mais j’ai été écœurée par ce que j’ai vu sur place. J’ai d’ailleurs écrit deux textes sur «Ma désillusion en Russie» (1923-1924).2
Aujourd’hui et pour l’avenir, qu’est-ce qui vous paraît important ?
L’éducation est fondamentale, et informer sans relâche et sans langue de bois resterait ma priorité. De façon générale, il ne faut pas avoir peur de déranger ou de bousculer l’ordre établi. Développez vos convictions depuis votre propre expérience, sans vous laisser influencer. Et derrière les apparences, cherchez toujours la vérité, même si elle peut vous bouleverser.
Propos recueillis par I.B. librement inspirés de : «L’Épopée d’une anarchiste. New York 1886 Moscou 1920», Bruxelles, Complexe, 2002.
1 L’anarchisme et la question sexuelle, 1896
http://www.non-fides.fr/?L-anarchisme-et-la-question
2 http://fr.calameo.com/books/
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