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INTERVIEW D'EMMANUELLE DE RIEDMATTEN, REALISATRICE
Comment avez-vous eu l'idée de faire ce film ?
C'était une idée qui me trottait dans la tête depuis le jour où j'ai eu mes règles et que je n'ai pas osé en parler à ma mère. Je m'étais demandé si c'était une chose qui n'était arrivée qu'à moi, si j'étais un cas unique au monde ou bien si beaucoup de femmes qui étaient passées par là, avaient gardé le secret. La façon dont cette chose m'avait été présentée était un petit peu «honteuse», c'est vrai que ma mère nous en avait parlé, mais c'était sur un ton, je ne dirais pas de dégoût, mais sous-entendant qu'on était des gens un petit peu à part, nous les femmes.
Beaucoup plus tard, quand j'ai commencé à faire des films, je me suis dit que mon premier film serait celui-là. Au début du tournage, j'ai compris bien évidemment que je n'étais pas la seule au monde à avoir gardé secret le fait que j'étais réglée.
Quels obstacles avez-vous rencontré au moment de la réalisation du film ?
Je dirais que je n' ai pas rencontré de vrais obstacles, par contre, j'aurais voulu avoir des femmes hindoues et beaucoup plus de femmes musulmanes. Il y en a qui ont dit «oui» d'abord, et qui se sont rétractées par la suite, certaines qui tout à coup ont eu peur, et d'autres qui ont eu de réelles interdictions familiales. J'ai regretté parce que c'étaient toutes des femmes formidables.
Toutes les femmes qui apparaissent dans le film, on été jusqu'au bout, elles ont tout donné d'elles-mêmes, elles ont répondu aux questions, aucune ne m'a dit : «Je ne veux pas répondre à cette question»; elles ont dit oui jusqu'au bout !
Avez-vous eu des surprises, des choses auxquelles vous ne vous attendiez
pas ?
Par exemple je ne connaissais pas tout le rituel des femmes juives, le mikveh, je savais qu'il y en avait un, mais je n'imaginais qu'il soit si strict ! Ce qui m'a frappée, c'est quand je suis allée à la synagogue visiter ce fameux mikveh où se trempent les femmes juives, c'était pour moi une découverte. J'avais lu beaucoup de choses sur les règles, mais cet épisode là, je ne le connaissait pas ! Je n'ai pas trouvé de femmes juives qui ont été dans les camps pendant la guerre, car paraît-il, elles n'avaient pas de règles à cause de la sous-alimentation. C'est une chose que j'ai apprise, mais je n'ai pas pu avoir de témoignage.
J'ai surtout appris des choses, en lisant : par exemple les femmes esquimaux n'ont pas leurs règles pendant les six mois où il n'y a quasiment pas de lumière. Durant le tournage, j'ai eu la surprise, de voir que tout à coup, le fait d'être là, avec une petite caméra, déliait la parole des gens, je ne pensais pas que cela aurait une telle force. C'était mon premier film personnel.
Vous avez l'impression que la caméra a poussé les gens à aller au-delà de la banalité ?
Oui, absolument, parce que cela donne à un moment donné un petit déclic : il suffit qu'une personne ose ce déclic, et cela fait monter le niveau. Je ne m'y attendais pas, parce que j'avais vu toutes ces femmes avant, certaines plusieurs fois, et effectivement j'avais le sentiment qu'elles avaient toutes un peu envie d'aller au-delà d'elles-mêmes et ça, c'est intéressant. Les règles, c'est ce qui nous réunit toutes, c'est donc aussi une sorte de solidarité inconsciente… de donner de soi sur ce sujet là…
Mais il faut que la femme soit invitée à en dire un peu plus que, «voilà j'ai mes règles».
C'est moi qui posais des questions, j'étais derrière, je relançais un peu, rentrais dans le débat, et comme c'est un sujet qui reste tabou malgré tout, c'est vrai que dans le fond cela donnait l'occasion à des femmes de parler de sujets qu'elles n'auraient pas abordés, parce que personne ne fait facilement le premier pas…
Quand le film a été présenté pour la première fois au Festival du Réel à Nyon, après la projection tout le monde avait envie de parler, y compris les hommes, sur comment ils vivent ce sujet. C'est vraiment un sujet qui donne, après coup, des discussions très diverses.
Comment ce film vous a-t-il marquée ou transformée ?
Je dirais qu'il a fait en sorte, que je parle plus facilement des règles alors qu'avant ce n'était pas le cas. Le film m'a mise en contact avec beaucoup de personnes passionnantes et drôles. «Transformée» c'est un bien grand mot… Il m'a surtout donné envie d'aller plus loin… Il faut quand même se dire que c'est la moitié de l'humanité qui est concernée par les règles ! Je pense que toutes les premières règles sont racontables, à chaque fois avec quelque chose de surprenant. Cela m'a fait faire un pas dans ma trajectoire. Mon premier métier est infirmière, si je devais retravailler dans les hôpitaux, j'en parlerais de façon beaucoup plus simple avec les femmes. Parce qu'on ne leur pose pas beaucoup la question. Pour certaines femmes cela doit être extrêmement problématique d'avoir leurs règles à l'hôpital.
J'ai fait des interventions dans des écoles d'infirmières quand je faisais mes études d'ethnologie, et je pensais que c'était un sujet que l'on devrait reprendre.
Dans le film, initialement, il y avait un supplément de 25 minutes, sur la suppression des règles. Cette nouvelle tendance est entre autres, prônée par deux chercheuses mexicaines, un chercheur brésilien et une américaine, qui ont écrit un livre intitulé «Les règles sont-elles obsolètes ?». Il est vrai qu'il y a des raisons pratiques : on dit des mexicaines qu'elles ont des règles très abondantes et très douloureuses, du coup la théorie de la suppression des règles bénéficie d'une large écoute auprès des femmes dans ce pays. Dans mon questionnement sur la suppression des règles, les femmes de mon film avaient eu d'ailleurs des réponses extrêmement intéressantes. Malheureusement, Arte m'a demandé de supprimer cette partie-là, parce que cela devenait trop lourd. Il y a un discours masculin qui dit que supprimer les règles serait plus confortable pour les femmes. Mais c'est du premier degré, sans penser au rythme, au temps qui passe, à toute la symbolique des règles. Nous sommes constamment en rapport avec la nature, le temps, et c'est notre immense force… alors, ce discours, je me dis que c'est un peu comme la chasse aux sorcières !…
Les choses qui nous font peur et qui constituent le mystère d'une femme pour l'homme, et bien on les supprime.
En revanche j'aime beaucoup le discours de Patrick dans le film, parce que c'est un discours très doux par rapport aux règles; il y a une sorte de paix dans les règles…
Maintenant j'aurais envie de faire un film sur la ménopause en reprenant les mêmes intervenantes, et puis parler de l'andropause aussi, parce que les hommes parlent peu de ça…
C'est aussi un tabou, il y a beaucoup d'imaginaire autour de la ménopause, du vieillissement, du fait de rester jeune.
Cela pourrait être très intéressant. Certaines femmes disent qu' après la ménopause on n'est plus des femmes parce que plus fertiles, et je trouve cela grave. Etre femme c'est toute une vie quand même ! J'ai le sentiment que cela change un peu maintenant; on voit toutes ces femmes de plus de cinquante ans qui sont des battantes, c'est plutôt comme un redémarrage…
Propos recueillis par Stéphanie Bessard et Victoria Al Adjouri
C'était une idée qui me trottait dans la tête depuis le jour où j'ai eu mes règles et que je n'ai pas osé en parler à ma mère. Je m'étais demandé si c'était une chose qui n'était arrivée qu'à moi, si j'étais un cas unique au monde ou bien si beaucoup de femmes qui étaient passées par là, avaient gardé le secret. La façon dont cette chose m'avait été présentée était un petit peu «honteuse», c'est vrai que ma mère nous en avait parlé, mais c'était sur un ton, je ne dirais pas de dégoût, mais sous-entendant qu'on était des gens un petit peu à part, nous les femmes.
Beaucoup plus tard, quand j'ai commencé à faire des films, je me suis dit que mon premier film serait celui-là. Au début du tournage, j'ai compris bien évidemment que je n'étais pas la seule au monde à avoir gardé secret le fait que j'étais réglée.
Quels obstacles avez-vous rencontré au moment de la réalisation du film ?
Je dirais que je n' ai pas rencontré de vrais obstacles, par contre, j'aurais voulu avoir des femmes hindoues et beaucoup plus de femmes musulmanes. Il y en a qui ont dit «oui» d'abord, et qui se sont rétractées par la suite, certaines qui tout à coup ont eu peur, et d'autres qui ont eu de réelles interdictions familiales. J'ai regretté parce que c'étaient toutes des femmes formidables.
Toutes les femmes qui apparaissent dans le film, on été jusqu'au bout, elles ont tout donné d'elles-mêmes, elles ont répondu aux questions, aucune ne m'a dit : «Je ne veux pas répondre à cette question»; elles ont dit oui jusqu'au bout !
Avez-vous eu des surprises, des choses auxquelles vous ne vous attendiez
pas ?
Par exemple je ne connaissais pas tout le rituel des femmes juives, le mikveh, je savais qu'il y en avait un, mais je n'imaginais qu'il soit si strict ! Ce qui m'a frappée, c'est quand je suis allée à la synagogue visiter ce fameux mikveh où se trempent les femmes juives, c'était pour moi une découverte. J'avais lu beaucoup de choses sur les règles, mais cet épisode là, je ne le connaissait pas ! Je n'ai pas trouvé de femmes juives qui ont été dans les camps pendant la guerre, car paraît-il, elles n'avaient pas de règles à cause de la sous-alimentation. C'est une chose que j'ai apprise, mais je n'ai pas pu avoir de témoignage.
J'ai surtout appris des choses, en lisant : par exemple les femmes esquimaux n'ont pas leurs règles pendant les six mois où il n'y a quasiment pas de lumière. Durant le tournage, j'ai eu la surprise, de voir que tout à coup, le fait d'être là, avec une petite caméra, déliait la parole des gens, je ne pensais pas que cela aurait une telle force. C'était mon premier film personnel.
Vous avez l'impression que la caméra a poussé les gens à aller au-delà de la banalité ?
Oui, absolument, parce que cela donne à un moment donné un petit déclic : il suffit qu'une personne ose ce déclic, et cela fait monter le niveau. Je ne m'y attendais pas, parce que j'avais vu toutes ces femmes avant, certaines plusieurs fois, et effectivement j'avais le sentiment qu'elles avaient toutes un peu envie d'aller au-delà d'elles-mêmes et ça, c'est intéressant. Les règles, c'est ce qui nous réunit toutes, c'est donc aussi une sorte de solidarité inconsciente… de donner de soi sur ce sujet là…
Mais il faut que la femme soit invitée à en dire un peu plus que, «voilà j'ai mes règles».
C'est moi qui posais des questions, j'étais derrière, je relançais un peu, rentrais dans le débat, et comme c'est un sujet qui reste tabou malgré tout, c'est vrai que dans le fond cela donnait l'occasion à des femmes de parler de sujets qu'elles n'auraient pas abordés, parce que personne ne fait facilement le premier pas…
Quand le film a été présenté pour la première fois au Festival du Réel à Nyon, après la projection tout le monde avait envie de parler, y compris les hommes, sur comment ils vivent ce sujet. C'est vraiment un sujet qui donne, après coup, des discussions très diverses.
Comment ce film vous a-t-il marquée ou transformée ?
Je dirais qu'il a fait en sorte, que je parle plus facilement des règles alors qu'avant ce n'était pas le cas. Le film m'a mise en contact avec beaucoup de personnes passionnantes et drôles. «Transformée» c'est un bien grand mot… Il m'a surtout donné envie d'aller plus loin… Il faut quand même se dire que c'est la moitié de l'humanité qui est concernée par les règles ! Je pense que toutes les premières règles sont racontables, à chaque fois avec quelque chose de surprenant. Cela m'a fait faire un pas dans ma trajectoire. Mon premier métier est infirmière, si je devais retravailler dans les hôpitaux, j'en parlerais de façon beaucoup plus simple avec les femmes. Parce qu'on ne leur pose pas beaucoup la question. Pour certaines femmes cela doit être extrêmement problématique d'avoir leurs règles à l'hôpital.
J'ai fait des interventions dans des écoles d'infirmières quand je faisais mes études d'ethnologie, et je pensais que c'était un sujet que l'on devrait reprendre.
Dans le film, initialement, il y avait un supplément de 25 minutes, sur la suppression des règles. Cette nouvelle tendance est entre autres, prônée par deux chercheuses mexicaines, un chercheur brésilien et une américaine, qui ont écrit un livre intitulé «Les règles sont-elles obsolètes ?». Il est vrai qu'il y a des raisons pratiques : on dit des mexicaines qu'elles ont des règles très abondantes et très douloureuses, du coup la théorie de la suppression des règles bénéficie d'une large écoute auprès des femmes dans ce pays. Dans mon questionnement sur la suppression des règles, les femmes de mon film avaient eu d'ailleurs des réponses extrêmement intéressantes. Malheureusement, Arte m'a demandé de supprimer cette partie-là, parce que cela devenait trop lourd. Il y a un discours masculin qui dit que supprimer les règles serait plus confortable pour les femmes. Mais c'est du premier degré, sans penser au rythme, au temps qui passe, à toute la symbolique des règles. Nous sommes constamment en rapport avec la nature, le temps, et c'est notre immense force… alors, ce discours, je me dis que c'est un peu comme la chasse aux sorcières !…
Les choses qui nous font peur et qui constituent le mystère d'une femme pour l'homme, et bien on les supprime.
En revanche j'aime beaucoup le discours de Patrick dans le film, parce que c'est un discours très doux par rapport aux règles; il y a une sorte de paix dans les règles…
Maintenant j'aurais envie de faire un film sur la ménopause en reprenant les mêmes intervenantes, et puis parler de l'andropause aussi, parce que les hommes parlent peu de ça…
C'est aussi un tabou, il y a beaucoup d'imaginaire autour de la ménopause, du vieillissement, du fait de rester jeune.
Cela pourrait être très intéressant. Certaines femmes disent qu' après la ménopause on n'est plus des femmes parce que plus fertiles, et je trouve cela grave. Etre femme c'est toute une vie quand même ! J'ai le sentiment que cela change un peu maintenant; on voit toutes ces femmes de plus de cinquante ans qui sont des battantes, c'est plutôt comme un redémarrage…
Propos recueillis par Stéphanie Bessard et Victoria Al Adjouri
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