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L'argent, dernier tabou que les femmes doivent lever
Comment gérez-vous votre argent ?
Quand je reçois mon salaire de Frs. 4'200.-- (pension alimentaire, chômage, allocations familiales et allocations de logement), tout d'abord je fais mes paiements pour savoir exactement combien il me reste. Je ne fais pas de budget écrit, j'ai tout dans la tête, toutes les choses reviennent chaque mois. J'ai autour de Frs. 3'200.-- de paiements, parfois plus. Ensuite je paie les abonnements de bus et des choses comme ça. Je compte environ Frs. 700.-- pour l'alimentation pour les trois. Le reste c'est pour les habits, les sorties, les sports mais il ne reste pas beaucoup. J'ai des fins de mois très difficiles. J'utilise aussi la Postcard et l'Eurocard. Cela me permet d'être en rouge de Frs. 1'000.--. Je ne me suis jamais trouvée avec des dettes très importantes, avant d'en arriver là j'appelle ma maman au secours.

Comment vivez-vous cette situation ?
Le fait de demander à ma mère, même si elle ne me culpabilise pas du tout, me pèse et c'est encore plus gênant car j'ai une soeur. C'est un peu humiliant en tant qu'adulte de devoir encore demander à sa mère. Mais j'ai deux enfants ! Ma mère m'aide aussi car elle sait que c'est une situation transitoire, que je cherche un emploi et que c'est mieux de m'aider maintenant que lorsque je n'en aurai pas besoin.

Le changement de votre situation familiale a-t-il eu une répercussion sur votre situation financière ?
Avant mon mariage, j'ai vécu 12 ans toute seule, je travaillais, je gérais mon budget et je vivais plutôt bien. Je ne faisais pas d'économies: mon argent partait pour les vacances, les sorties, les loisirs. Avec mon mari c'était différent, en 10 ans de mariage on est partis en vacances seulement une fois, alors qu'il avait un salaire de ministre. Mon mari ne me laissait aucun droit de regard sur tout ce qui était argent, même les courses, il regardait toujours, il était très pingre. J'ai su seulement après qu'il mettait des sous de côté, en bourse à son nom. Moi, comme je ne rapportais pas de salaire, j'estimais que je n'avais pas mon mot à dire même si cela me dérangeait. Je vivais dans une villa à la campagne, pour moi-même je n'avais pas de frais. Le jour où j'ai décidé de quitter mon mari, je savais que je perdais tout l'argent investi dans ma maison, que j'allais être responsable de la charge de mes enfants, que dans un premier temps j'aurais été incapable de travailler parce que j'étais trop anéantie. Au début j'ai ramé avec très, très peu, moins que maintenant. J'ai eu des aides sociales de la commune. Là j'ai appris à me serrer la ceinture, j'ai appris à acheter où il y avait des offres, des actions.

Dans votre famille d'origine, comment était organisée la gestion financière ?
J'ai été éduquée dans une famille où le budget était très strict. C'était ma maman qui gérait le budget. Mon père regardait aussi mais lui il était plutôt dans le manuel et ma mère dans l'administration. Les choses importantes se décidaient quand même à deux. On avait une grande maison, ma maman a toujours été obligée de travailler et il ne restait pas grand chose pour vivre. Pour la nourriture on avait un tout petit budget, on prenait les légumes du jardin. Quand on avait un poulet le dimanche c'était la fête.

Quelle est votre relation à l'argent ?
L'argent pour moi c'est la survie. Je dois faire les paiements tout de suite, après je suis tranquille et sereine. J'ai aussi la chance d'avoir des gens généreux autour de moi. Quand j'étais célibataire je pouvais aller dans des restaurants chers. Mariée j'avais un train de vie supérieur mais cela ne m'a pas dérangée de me retrouver plus bas. Je suis modulable, je sais qu'il y a des hauts et des bas, je fais avec. Je sais que c'est transitoire. Mais ne pas avoir un compte-épargne c'est quelque chose qui m'angoisse. J'ai fait une petite assurance vie pour mes enfants et pour l'âge de ma retraite.

Et si vous héritiez d'une grosse somme ?
Je ne ferais pas de folies mais au contraire je me renseignerais bien et j'achèterais des bons à la banque, des actions. Je placerais l'argent pour plus tard et si en plus ça pouvait me rapporter... Je suis assez joueuse. Je placerais 2/3 sûr et 1/3 à risque mais je regarderais aussi le côté sain de l'entreprise.

Parlez-vous facilement d'argent autour de vous ?
Oui, cela ne me dérange pas, mais j'en parle plus facilement aujourd'hui que j'en ai peu.

Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?
Que les femmes qui sont dans une situation difficile suite à un divorce ou une séparation, n'aient pas peur d'aller se renseigner, demander où on peut trouver des aides de toutes sortes, financières ou autres. Une femme qui a des enfants à charge ne restera pas dans la misère. Même avec très peu on peut subvenir à ses besoins. C'est aussi une question de savoir où acheter; il y a plus de moyens qu'on imagine de "ratisser" un peu.

Pour l'alimentation par exemple, on peut manger avec peu. Moi je suis "Miss Actions", je peux stocker et j'arrive ainsi à économiser facilement 200.-- ou 300.-- francs sur le budget d'un mois.



JULIE (prénom fictif)
Mariée, deux enfants en bas âge
Elle : documentaliste à 50 % - salaire brut Frs. 2'750.--
Lui : gestionnaire en informatique à 70% salaire brut Frs.

Entre la période où vous viviez chez votre mère et celle où vous vous êtes mise en ménage, comment a évolué votre situation financière ?
Quand je faisais des études et que je vivais chez ma mère, qui était seule pour nous élever, on avait très peu d'argent mais on n'a jamais manqué de rien et j'avais l'exemple d'une mère qui gérait très bien son budget. Après j'ai continué mes études en vivant avec mon mari et là j'avais un petit revenu (mon salaire d'apprentie, une pension de mon père et un petit revenu d'un bien immobilier) et je ne me sentais pas vivre à ses crochets même s'il avait un plus gros que moi. Puis on a travaillé tous les deux, c'était une période faste et on a pu mettre de l'argent de côté. A ce moment j'ai essayé de faire un budget mais comme il y avait toujours plus de rentrées que de sorties ce n'était pas vraiment nécessaire. Avec l'arrivée des enfants, c'est devenu difficile car mon mari a diminué son temps de travail et gagne moins, on s'est rendu compte qu'on avait plus de sorties que de rentrées. Ce n'était pas grave car on avait un peu d'économies, maintenant on essaie de faire un budget plus serré.

Concrètement, comment gérez-vous l'argent dans le couple ?
On classe toutes nos dépenses fixes par catégories, on garde tous les tickets de nos frais et on évalue à la fin du mois. On a un compte salaires commun, avec cela on paie les frais du ménage et on a droit chacun à Frs.100.-- d'argent de poche par mois. Nous avons un compte personnel qui sert aux dépenses qui nous sont propres. Il est alimenté par les cadeaux et les héritages.

Qui est-ce qui gère les finances ?
C'est plutôt moi qui m'en occupe et ai la responsabilité du budget mais mon mari suit et on regarde ensemble.

Quand vous faites des extras, par exemple pour les enfants, comment cela se passe-t-il ?
Pour les petites dépenses on n'en discute pas et c'est équilibré. Pour les grosses dépenses on en parle. Lui est plut^to pour acheter de suite. Comme je gère l'argent, j'ai plus le rôle de tempérer et de dire qu'on va d'abord voir le budget.

Quelle est votre relation à l'argent ?
Avoir suffisamment d'argent c'est une indépendance matérielle mais aussi d'esprit. D'un côté je sais qu'on peut tenir avec très peu d'argent car dans ma famille on avait peu. Ce n'est pas une source de souci comme c'était pour ma mère. Mais d'un autre côté je trouve très confortable d'avoir des économies comme c'est notre cas, car cela permet de ne pas se préoccuper des choses matérielles.

L'exemple de votre mère semble important.
Elle avait une sorte de code d'honneur de ne jamais emprunter d'argent et ne jamais avoir de dettes. Elle voulait tout contrôler, elle n'avait pas de carte de crédit, l'argent il fallait qu'elle le voit. Elle sentait qu'elle ne devait pas lâcher quelque part sinon c'était dangereux. Elle était très méticuleuse par rapport à l'argent et elle arrivait à boucler le budget, donc elle se privait pas mal pour nous car elle avait peur qu'on sente le manque d'argent. On n'avait pas l'impression de se serrer la ceinture mais elle, elle portait beaucoup. Il y avait aussi beaucoup de pression de la part de mon père qui avait une bonne situation mais nous donnait le minimum légal de pension. Elle devait la réclamer alors qu'elle se faisait un point d'honneur d'être indépendante. Pour elle c'était difficile, l'argent c'était tout le temps un souci. Mais par ailleurs, elle nous disait de choisir le métier qu'on aimait et de ne pas s'inquiéter pour l'argent.

Avez-vous été influencée par cette manière de voir ?
Quelque part oui, en ayant choisi le métier de bibliothècaire, ce qui me permet de faire un boulot qui me plaît à mi-temps et m'occuper de ma famille. Ma mère avait aussi une ambiguïté par rapport à l'argent. D'un côté elle se disait que ce serait plus facile avec un peu plus mais de l'autre, elle n'avait pas envie d'avoir plus que le minimum vital parce que pour elle c'était comme une garantie d'une quête spirituelle, comme si avec plus d'argent elle risquait de perdre son âme.

Justement, aujourd'hui les femmes sont de plus en plus sollicitées par les milieux financiers, on voit par exemple de plus en plus de clubs d'investissement pour les femmes, que pensez-vous de cette évolution ?
D'un côté cela me gêne, je me dis que les femmes ne doivent pas alimenter le capitalisme, mais de l'autre, je me dis qu'en entrant dans la gestion de capitaux, elles vont peut-être développer quelque chose de plus éthique, réfléchir aux valeurs et encourager les "bonnes" entreprises. Il y a de plus en plus de placements éthiques, verts, etc. Je pense qu'elles sont moins égoïstes que les hommes qui sont en place et pensent au profit, elles vont peut-être être plus sensibles à la bonne marche des entreprises marchent et pas seulement au profit. De l'intérieur, elles vont peut-être changer petit à petit les choses. Mais quand on investit, on ne gère plus l'argent, c'est l'argent qui devient le maître et ce n'est pas une bonne chose pour la société.

Dans "Cendrillon et l'argent" Colette Dowling dit que les femmes pensent qu'elles ne sont pas capables de s'assumer financièrement, ou qu'elles ne veulent pas être autonomes financièrement de peur de perdre leur féminité, de se retrouver seules et sans amour, qu'elles attendent finalement l'homme qui viendra les protéger. Qu'en pensez-vous ?
Pour moi ce n'est pas le cas puisque je gère l'argent. Je pense que les femmes aujourd'hui cherchent de plus en plus a être autonomes.J'en connais beaucoup qui veulent avoir leur propre salaire. Cela ne me plaît pas du tout de dépendre de quelqu'un. Si j'ai envie que l'homme soit protecteur, ce n'est pas au niveau financier. Mon mari a de meilleures connaissances comptables que moi, il le fait au travail, mais à la maison, il n'aime pas. Je sais qu'il est capable de le faire si je n'en ai pas envie. Moi j'ai toujours cette angoisse que les factures ne soient pas payées alors que lui peut complètement oublié et attendre les rappels.

Dans votre couple y a-t-il des moments sensibles autour des questions d'argent ?
Il n'y en a pas beaucoup car dès le départ j'ai essayé d'être claire avec ce qui était à chacun parce que j'avais eu un héritage. La notion des acquêts est importante pour moi. Je ne voulais pas de conflits à cause de l'argent.

Merci.

Propos recueillis par B.C et C.S

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