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Comment construire des parentalités dans l’égalité ?

Devenir parent intensifie les inégalités de genre : ce constat est malheureusement corroboré par l’Office fédéral de la Statistique[1], des recherches qualitatives comme celle du Pr. René Levy de l’Université de Lausanne [2], mais également dans le cadre des consultations sociales, juridiques et professionnelles à F-information.  Dans le contexte de couples hétérosexuels cisgenres (nous ne traitons pas ici des familles arc-en-ciel auxquelles un Bon à savoir est consacré), on parle de « point de bascule » au moment où le couple devient parents. Cette tendance est généralisée, quels que soient la trajectoire professionnelle, le milieu socio-économique ou la répartition des tâches domestiques avant l’arrivée de l’enfant. Pourquoi et comment ce fossé se creuse-t-il ? Que constate F-information dans le cadre de ses consultations ? Et comment renverser la tendance ?

Des rôles genrés qui se renforcent

L’histoire est tristement connue et même les couples sensibles aux questions d’égalité la reproduisent : la mère vit les premiers mois avec le bébé du fait de son congé maternité, le père peine à obtenir ne serait-ce que deux jours de congé à la naissance…. puis des répartitions inégales du temps de travail salarié (plutôt à temps partiel pour les mères, et très majoritairement à temps plein pour les pères), exacerbées par le manque de places en crèche et des employeurs peu favorables au temps partiel de leur employés masculins.

Quelques années plus tard, ce taux d’emploi différentié est déterminant pour la situation économique des deux membres du couple, mais également pour leur investissement au sein du foyer. Les rôles genrés se renforcent encore, les pères développant leur carrière professionnelle et gagnant en responsabilités, tandis que les mères s’impliquent davantage dans la vie familiale au détriment de leur carrière. Quand ce n’est pas le cas, la plupart des mères mèneront de front la « double journée » (travail-foyer) avec la charge mentale que cela implique [3].

Une seule voie pour espérer réduire ces inégalités : des mesures politiques, sociales et économiques favorables à des parentalités égalitaires ainsi qu’à la reconnaissance de leur diversité de la part des institutions publiques et des employeurs. Bien sûr, des changements de mentalités doivent s’opérer en parallèle.

Les constats de F-information

Une (ré)insertion professionnelle parfois difficile

Les conseillères professionnelles reçoivent de nombreuses femmes qui cherchent à se réinsérer sur le marché de l’emploi. Les raisons varient, mais le plus souvent, leur démarche est liée à une séparation ou un divorce, ou au fait que leurs enfants ont grandi. Elles ont en majorité entre 45 et 60 ans et rencontrent des difficultés spécifiques à (re)trouver un travail.

Le fait d’avoir été éloignées de l’emploi rémunéré pendant plusieurs années les a amenées à perdre confiance dans leurs compétences et capacités. Les savoir-faire et connaissances liées au métier ont souvent évolué et ont besoin d’être mis à jour. De plus, leur organisation ayant tourné autour de la cellule familiale pendant longtemps, il leur est difficile de se projeter à nouveau dans le monde du travail. Certaines souhaitent changer de domaine d’activité et doivent de ce fait se reconvertir, or il s’agit d’un processus long et coûteux. Et même lorsqu’elles ont la motivation pour se lancer, il leur appartient encore de continuer à assurer la gestion de la sphère familiale en parallèle de leurs différentes démarches. Face à cette réalité, certaines se voient obligées de reporter leur réinsertion professionnelle, maintenant une dépendance financière vis-à-vis de leur conjoint ou ex-conjoint.

F-information prend en compte la dimension du genre et des inégalités systémiques en analysant les parcours de vie dans leur globalité. Dans cette perspective, les conseillères professionnelles ont pour rôle d’apporter des informations et des conseils permettant aux usagères d’aller vers plus d’autonomie.

Afin de développer cette autonomie, F-information propose également des ateliers collectifs tels que les bilans de compétences et un nouvel atelier « reprise d’emploi » dès octobre 2020. Il s’adresse aux femmes ayant arrêté pendant plusieurs années leur activité professionnelle qui souhaite trouver un emploi et valorise également les activités non-rémunérées.

Des réalités inégales face à la loi

Les juristes de F-Information constatent également le poids des inégalités en matière de parentalité. La charge familiale principalement attribuée aux femmes affecte leur emploi (gestion du congé maternité, diminution du temps de travail, carrières interrompues, congés pour enfants malades, etc.), et par conséquent leur salaire, se traduisant par une moindre autonomie financière, voire une dépendance économique qui peut parfois renforcer des situations de violences.

En cas de séparation ou de divorce, ces inégalités rejaillissent sur la répartition de la prise en charge des enfants assumée prioritairement par les femmes, lesquelles font aussi face aux difficultés sur le marché de l’emploi après une interruption ou diminution de l’activité professionnelle. Le nouveau droit de l’entretien prend en partie en compte le manque à gagner du fait de la prise en charge d’un enfant, mais de manière limitée, et avec une exigence accrue de retour au travail (dès la scolarisation du plus jeune enfant).

L’impact des rôles parentaux genrés se voit enfin dans la précarisation au moment de la retraite puisque les femmes auront à disposition une rente LPP nettement plus faible. Le fait qu’au moment du divorce il soit possible de déroger par convention au principe du partage des avoirs LPP place souvent les femmes face à des pressions de devoir renoncer à ce droit.

Un suivi social des familles mono-parentales

Dans le cadre des consultations psychosociales, les familles monoparentale, majoritairement des femmes, sont surreprésentées. Selon l’étude statistique [4] de la Direction générale de l’action sociale (DGAS), le « risque de pauvreté », qui concerne 18,7% de la population genevoise, montre à 32% pour les femmes et reste à 19 % pour les hommes en cas de séparation. 

En effet, être à la tête d’une famille monoparentale relève du défi : après un divorce ou une séparation, de nombreuses femmes continuent de porter l’essentiel de la charge éducative et domestique. Le partage inégalitaire du travail parental se répercute sur le niveau des salaires des femmes car nombre d’entre elles se retrouvent dans l’obligation de travailler à temps partiel. A cela s’ajoute le manque criant de place en crèche[5]. Le coût des crèches ou d’autres formes de garde constitue une charge difficile à supporter pour une famille aux revenus moyens. Les aides sociales ne participent pas à ces frais lorsqu’un des parents de travaille pas. Or comment trouver un emploi lorsqu’on est seule ave un ou plusieurs enfants en bas âge ?

F-information effectue donc un important travail de soutien pour la recherche de place en crèches, en accompagnant les usagères dans leur inscription et rédigeant si besoin des courriers de recommandation. Nous effectuons également un travail de conseil pour des solutions de garde alternatives dans le réseau associatif. Finalement, le soutien social de F-information permet d’espérer sortir du cercle vicieux où vie familiale et vie professionnelle semblent impossibles à concilier.

Le congé parental : un pas essentiel

Ces 15 dernières années, plus de 30 interventions pour l’introduction du congé paternité ou du congé parental ont échoué au Parlement suisse. Pourquoi une telle résistance ?

C’est en général l’argument du coût qui est avancé. Or en termes relatifs, les coûts pour un congé paternité de 10 jours sont anecdotiques. Financé sur le modèle de l’assurance maternité via les allocations perte de gains (APG), le taux actuel doit être augmenté de 0,05%. Si les 80’000 hommes qui deviennent pères chaque année en Suisse prenaient un congé paternité de 10 jours, le coût serait de 230 millions de francs, soit 0,5 % de ce que nous dépensons actuellement pour l’AVS. La moitié de ces coûts seraient pris en charge par les salarié·e·x·s et l’autre moitié par l’employeur. Avec un salaire médian de 6500 francs, le coût supplémentaire des cotisations salariales serait d’environ 20 francs par an.

Cette résistance politique dénote donc plutôt d’une vision conservatrice de la famille, de la parentalité et du rôle que l’État joue dans cette étape de vie. La Suisse est largement à la traîne en comparaison internationale. Le congé paternité est devenue la norme en Europe, exception faite de la Suisse, de l’Albanie et de l’Irlande.

À l’initiative populaire pour un congé paternité de 4 semaines (20 jours), le Conseil fédéral et le Parlement ont présenté un contre-projet qui prévoit un congé de paternité de deux semaines (10 jours). L’initiative populaire pour 20 jours a été retirée à la condition que le contre-projet de 10 jours soit soumis à votation le 27 septembre 2020 entre en vigueur dès 2021.

Ce contre-projet est un premier pas minimum que nous devons soutenir. Mais c’est un congé parental d’un an à se répartir au sein des couples hétérosexuels comme homosexuels- modèle déjà en vigueur dans pluieurs pays européens – qui permettra de tendre vers des modèles parentaux plus égalitaires.

En conclusion, ce sont des mesures concrètes en parallèle à un travail de sensibilisation dès le plus jeune âge qui permettra la construction de parentalités plus égalitaires. C’est dans ce sens que F-information s’engage, via ses consultations juridiques, psycho-sociales et professionnelles, mais également via ses activités collectives et sa documentation spécialisée, qui donne des outils aux parents ou futurs parents.

D’un point de vue politique mais surtout en tant qu’association de la société civile, F-information soutient l’initiative pour un congé paternité et les futures à venir pour un congé parental plus important. Elle soutient également le projet de « mariage civil pour tous » [6] adopté en juin 2020 par le Conseil national, dans sa variante égalitaire. Cette avancée contribue à la reconnaissance et au respect de la diversité des modèles familiaux.

 

Notes:

[1]https://frauenstreik2019.ch/wp-content/uploads/2019/04/Statsgrevefemmes_conciliation_emploi_famille.pdf

[2]La recheche Devenir parents ré-active les inégalités de genre: une analyse des parcours de vie des hommes et des femmes en Suisse(René Levy, UNIL, 2018) a suivi sur plus de 40 ans un panel représentatif de la population vivant en Suisse. L’étude avance que ce sont des facteurs tels que la disponibilité des structures d’accueil de la petite enfance et l’existence ou non d’un congé paternité qui impactent l’équilibre parental, davantage que les valeurs préalables.

[3]Ces concepts ont été théorisés par la sociologue du travail Monique Haicault dès 1984 et repris, notamment par la journaliste et essayiste Titiou Lecoqet la dessinatrice Emma dans sa bd Fallait demander.

[4]Genève, 2016, DGAS, Rapport sur la pauvreté dans le Canton de Genève https://www.ge.ch/document/rapport-pauvrete-canton-geneve/telecharger

[5]En 2019, on comptait seulement 36 places pour 100 enfants en âge préscolaire en Ville de Genève.

[6]ce projet confère aux couples de même sexe les mêmes droits découlant du mariage, l’adoption conjointe, l’accès à la naturalisation facilitée, l’accès à la PMA pour les couples lesbiens. Le projet de loi doit encore être adopté par le Conseil des États.Voir à ce sujet le Bon à savoir « Familles arc-en-ciel : quelle visibilité, quels droits ? ».