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Femmes* et familles: une histoire intime et politique

 

La famille est souvent présentée comme un espace privé, intime, protecteur. Pourtant, lorsque l’on parle des droits des femmes*, la famille est aussi un lieu de rapports de pouvoir, de normes sociales, d’inégalités et parfois de violences. Pour beaucoup de femmes*, la famille est au cœur de la vie quotidienne. Elle peut être un espace de soutien, de solidarité et de transmission, mais aussi un lieu où s’exercent des attentes fortes: être une «bonne mère», une «bonne épouse», une «bonne fille». Ces injonctions pèsent lourdement sur les trajectoires féminines, influencent les choix professionnels, la santé, l’autonomie financière ou encore la liberté personnelle.

À F-information, la question de la famille est omniprésente dans les prestations: non pas comme une évidence ou un modèle unique, mais comme une réalité multiple, vécue différemment selon les parcours, les âges, les origines, les statuts sociaux et juridiques.

Dans nos consultations individuelles, les femmes évoquent souvent la famille; elles s’interrogent sur leurs droits en tant que mères, conjointes, ex-conjointes, filles ou proches aidantes, et aussi sur la manière de «bien faire» ou de «faire juste». Derrière une question administrative ou juridique apparaissent fréquemment des préoccupations très concrètes: assurer la sécurité matérielle et affective des enfants, anticiper l’avenir, équilibrer vie professionnelle et vie familiale, etc. Ces responsabilités, largement assumées par les femmes, génèrent une charge mentale importante, faite de décisions à prendre, de compromis à trouver et de loyautés parfois contradictoires. Les tensions, les conflits, le sentiment d’injustice ou de culpabilité s’inscrivent ainsi dans un quotidien où les femmes portent une grande part du travail invisible lié à la famille.

Des modèles familiaux pluriels

La famille n’est pas une réalité homogène. Familles monoparentales, recomposées, arc-en-ciel, multiculturelles, vie célibataire, vie de couple avec ou sans enfants: les configurations sont multiples. Notre posture tient compte de cette diversité: accueillir sans jugement, informer et accompagner les femmes en fonction de leurs besoins et de leurs réalités vécues.

Pourtant les politiques publiques, les dispositifs sociaux et les représentations dominantes continuent souvent de s’appuyer sur un modèle familial traditionnel, hétérosexuel et stable.

Famille et inégalités économiques

La famille est un facteur central des disparités économiques entre les femmes et les hommes. La répartition inégale du travail domestique et de care, les interruptions de carrière liées à la maternité, le temps partiel ou encore la dépendance financière au sein du couple fragilisent de nombreuses femmes.

Lors des consultations professionnelles par exemple, la question de la famille et plus particulièrement de l’organisation familiale s’invite régulièrement.

«En effet, comme les femmes continuent à porter majoritairement cette charge non seulement mentale mais matérielle, cela peut constituer un frein à l’insertion professionnelle ou à la reconversion. Pour qu’un projet professionnel soit viable, nous sommes amenées à demander quelle est la composition de la famille, l’âge des enfants, le mode de garde, etc. Cela oblige parfois les femmes à reconsidérer leur projet, par exemple s’il y a du travail de nuit ou les week-ends» signale l’une des conseillères professionnelles.

Les questions liées aux assurances sociales, aux prestations complémentaires, aux pensions alimentaires ou à la prévoyance vieillesse sont fréquentes dans les consultations juridiques et sociales. Elles révèlent combien les choix familiaux, souvent présentés comme personnels, ont des conséquences économiques durables. Dans tous les cas, le rôle de F-information est alors de rendre ces mécanismes compréhensibles et de soutenir les femmes dans l’accès à leurs droits, leur autonomie et leur autodétermination.

Une des conseillères sociales témoigne: «Nous accueillons de nombreuses femmes issues de la migration qui sont ici seules avec leurs enfants. Leur intégration dépend essentiellement de la possibilité de trouver un travail. Or quand les enfants ont moins de 4 ans et ne peuvent être scolarisés, il est extrêmement difficile pour ces femmes, souvent isolées et sans soutien familial, de trouver une solution de garde. Elles nous sollicitent pour des aides financières, par exemple pour des frais médicaux et assurance maladie, pour les cuisines scolaires ou des activités pour les enfants. Sur le plan administratif, nous les accompagnons lors de problèmes d’inscription à la crèche, à l’école ou au parascolaire. Un des points délicats reste celui de l’hébergement… Nous sommes parfois vraiment démunies… comment accepter que des femmes ne trouvent pas de places dans les structures d’accueil et doivent dormir dehors avec leurs enfants…»

Violences et rapports de pouvoir

La famille peut aussi être un lieu de violences: violences conjugales, sexuelles, psychologiques ou économiques. Ces violences sont souvent invisibilisées par le mythe de la famille protectrice. Les femmes hésitent à parler, par peur de briser l’unité familiale, de ne pas être crues ou de mettre en danger leurs enfants.

Dans ce contexte, informer, c’est aussi nommer les violences, rappeler le cadre légal, orienter vers des ressources spécialisées et soutenir les femmes dans leurs démarches. La prise en compte de la dimension familiale est essentielle, notamment lorsqu’il s’agit de garde d’enfants, de droit de visite ou de séparation.

Pour faire face à une demande accrue et à un besoin non couvert à Genève, F-information a récemment lancé une prestation qui permet un accompagnement pluridisciplinaire pour les femmes* victimes de violences domestiques (CIVD). Dans ces situations, les enfants sont évidemment fortement touchés. Que ce soit par les impacts psychologiques liés au fait d’assister à la violence, mais aussi, ensuite, par les conséquences d’une séparation: problèmes financiers, instabilité liée au droit de visite qui doit se mettre en place dans la précipitation, déménagements parfois multiples, changements d’établissements scolaires.

Dans cette nouvelle prestation, la juriste s’assure que les femmes* sont bien accompagnées dans le processus de séparation ou de divorce et qu’elles connaissent leurs droits aussi pour ce qui a trait aux enfants ­– en particulier l’organisation du droit de visite, l’octroi de la garde et le calcul d’une pension alimentaire a des conséquences directes sur la stabilité et les ressources de la famille de nos consultantes. La question du permis de séjour a également des liens avec la famille dans son ensemble, puisqu’il dépend souvent de l’époux ou de la présence d’enfant(s) en Suisse.

L’assistante sociale sensibilise les mères aux impacts de la violence sur les enfants qui en sont témoins, propose une orientation vers des psychologues lorsque cela semble nécessaire. Les consultantes sont accompagnées dans la recherche et le financement de logement sur des périodes plus longues que celles offertes par le réseau d’urgence et si possible dans des structures offrant un soutien à la parentalité (foyers spécifiques violences), afin que les enfants puissent bénéficier d’une certaine stabilité et d’un accompagnement adapté.

Plus généralement dans les consultations juridiques, la majorité des questions abordées sont liées au droit de la famille.

«Concrètement, nous parlons le plus souvent de séparation (de parents mariés et non mariés) et de ses conséquences légales et très concrètes. Ainsi, nous expliquons quelles sont les démarches à entreprendre lorsque l’on souhaite se séparer de son/sa compagne et conjoint·e. Et lorsque nous accompagnons un couple qui souhaite établir une convention de séparation ou de divorce, nous recevons les deux membres du couple, les informons sur leurs droits et obligations et rédigeons leur accord. Nous nous assurons que ces accords soient équitables, sans nous montrer trop intrusives et dogmatiques – exercice d’équilibriste pas toujours évident. Concrètement, nous discutons avec elles et eux de la garde des enfants, du calcul d’éventuelles pensions alimentaires, du partage du deuxième pilier et des économies» raconte l’une des juristes.

Pour donner un exemple de travail en réseau, on peut mentionner le collectif de 8 associations genevoises, dont nous faisons parties, qui se sont réunies en 2025 et ont créé un site web avec des ressources – notamment 9 capsules vidéo ­– pour traiter de la thématique des enfants lors d’une séparation.

En droit des étrangers, les relations familiales sont également au centre de notre pratique. Nous rédigeons des demandes de regroupement familial, d’attestation en vue de mariage et de renouvèlement du permis après une séparation. En droit des assurances sociales, nous accompagnons des consultantes dans certaines démarches pour faire valoir leurs droits aux allocations familiales et prestations complémentaires familiales. 

Informer sans prescrire

Une documentation fournie est gracieusement mise à disposition du public à l’accueil de F-information. Répartis par thématiques, notamment familles, enfants ou jeunes, ces flyers permettent d’orienter les femmes* vers d’autres structures du réseau genevois.

A l’accueil comme dans les consultations, l’information n’est jamais prescriptive. Il ne s’agit pas de dire aux femmes ce qu’elles doivent faire de leur vie familiale, mais de leur donner les outils pour faire des choix éclairés. Les prestations prennent en compte le contexte global de la personne: situation familiale, parcours migratoire, état de santé, ressources économiques. La famille n’est jamais abordée isolément, mais comme un élément parmi d’autres d’un système social plus large.

La famille comme enjeu politique

Mettre en lumière les liens entre femmes et familles permet de déconstruire les évidences et de rappeler que ce qui se joue dans la sphère privée est profondément lié aux choix collectifs. Parler de famille, c’est parler de politique. Les lois, les assurances sociales, le droit du travail ou les politiques de migration influencent directement la vie familiale des femmes. F-information informe sur ces questions, et participe à de nombreux réseaux ou collectifs où elle apporte son expertise de terrain.

Ces dernières années, le contexte politique et social suisse en matière d’égalité et de lutte contre les violences domestiques a connu des évolutions paradoxales. D’une part, des évolutions politiques ont accru la visibilité et stimulé la lutte contre ces violences, notamment par la mise en place du plan d’action national pour l’application de la Convention d’Istanbul (PAN CI) ou l’introduction d’un nouveau droit pénal en matière sexuelle. D’autre part, on constate un «backlash» marqué par des attaques publiques contre les revendications féministes et des mobilisations de lobby masculinistes opposés aux politiques d’égalité.

Si certaines attaques contre les avancées féministes sont manifestes, d’autres, plus subtiles, nécessitent une attention particulière. Nous mentionnerons ici l’adoption récente des motions parlementaires «Kamerzin» et «Nantermod». La première vise à généraliser la garde alternée entre les parents séparés (lire notre prise de position ici), tandis que la seconde tend à pénaliser le non-respect du droit aux relations personnelles (nous partageons les prises de position de Stop Inceste et de Child and family social work). Présentés sous l’angle de l’égalité entre pères et mères, ces projets législatifs risquent en réalité d’affaiblir la protection des mères et des enfants.

Nous souhaitons par ailleurs alerter sur l’utilisation du concept d’«aliénation parentale» dans le débat public. Ce concept, qui n’a pas de fondement scientifique, continue d’être largement employé et instrumentalisé contre les mères. Sur ce point, nous vous conseillons la lecture du «Guide d’évaluation et d’aménagement des relations personnelles pour les enfants victimes de violence domestique»[1](disponible à la bibliothèque Filigrane). 

Enfin en ce début mars 2026, la Suisse reçoit la visite du GREVIO (Groupe d’expertes et d’experts indépendants sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique) dans le cadre de l’examen de son deuxième rapport étatique. Cette visite a pour objectif d’évaluer la mise en œuvre de la Convention d’Istanbul. F-information a participé à la rédaction du rapport parallèle des ONG et associations de terrain.

La bibliothèque Filigrane: ressources pour les familles

Les questions liées aux familles occupent une place importante à la bibliothèque Filigrane, à travers des essais, romans, BD, DVD qui interrogent les normes familiales, la parentalité, la maternité, les liens intergénérationnels ou encore les rapports de pouvoir au sein du foyer. Voir par exemple la bibliographie réalisée sur le sujet (2025).

Par ailleurs depuis plusieurs années, la programmation «Des îles et des ailes» et des activités de médiation culturelle proposent des espaces privilégiés pour les enfants de 3 à 6 ans, en groupe (crèche, maisons de quartiers, classes) ou en famille, avec une sélection d’albums et de livres jeunesse proposant des modèles familiaux pluriels et des personnages et des parcours qui s’éloignent des stéréotypes de genre. Ces ressources permettent d’ouvrir le dialogue, de soutenir les parents dans une éducation égalitaire et de donner aux enfants des représentations diversifiées pour se construire.

De nombreuses familles, du quartier mais aussi bien au-delà, fréquentent la bibliothèque et utilisent ces ressources. Il faut comprendre le terme «famille» dans sa diversité: monoparentales, arc-en-ciel, recomposées, etc., y compris la famille choisie, les amitiés. Nous souhaitons que toutes les personnes se sentent bienvenues, que la bibliothèque soit un lieu qui leur donne l’occasion de se retrouver et de flâner ensemble, de faire des découvertes et trouver des ressources qui reflètent la diversité présente dans la société, exprime la responsable de Filigrane. Parce que la bibliothèque, c’est aussi un foisonnement de réflexions et d’inspirations, qui permet de se construire sa propre «famille» de pensées féministes.»

Pour aller plus loin

Nous travaillons en réseau avec de nombreux partenaires qui sont particulièrement concernées par la thématique famille, vous en trouverez une liste non exhaustive ci-dessous:

A noter aussi l’observatoire des familles : https://www.avenirfamilles.ch/

 

Notes:

[1] CSVD, annexe 11: https://csvd.ch/app/uploads/2022/07/22_07_07_csvd_leitfaden_franz.pdf